"18450 km en courant - Les routes de la foi" Jamel BALHI (éditions Cherche-Midi 1999)
Je n'avais pas envie d'ouvrir ce livre : 290 pages de 64 km chacune, ça doit être épuisant. Et puis les routes de la foi... il y a longtemps que j'ai choisi les chemins qui ne vont pas tous à
Rome...
Mais il faut se méfier de ses propres Mecque et autre
Varanasi. J'ai commencé à lire et j'ai continué jusqu'au verre d'eau final.
Quel plaisir que cette lecture d'un texte au style clair, simple et élégant. Ah, si tous les Pierre et Paul que l'on publie pouvaient écrire le français comme Jamel Balhi !
J'ai lu beaucoup d'autres récits de voyage trop soucieux d'ajuster le nombre de lignes écrites au nombre de kilomètres parcourus. Avec Jamel, on parcourt les 60 km qui séparent Pampérigouste de Pétaouschnock en 15 ou 20 lignes selon le pittoresque du paysage. Quant à l'effort et à la souffrance, ils ne font que passer, discrètement.
Que de distances parcourues ! 18450 km, c'est énorme, mais ce n'est pas le plus admirable. Je suis surtout impressionné par la distance que Jamel sait mettre entre son regard et lui-même, comme celle qu'il met entre lui-même et ses propres appartenances. Son oeil, tel un troisième oeil profane, découvre le monde sans les lunettes colorées ou déformantes des idées préconçues. C'est un voyageur sans bagage qui a laissé ses "valises culturelles" à la maison. Il me fait penser au philosophe Krishnamurti : "Je ne cherche pas à savoir, je cherche à voir ce qui m'empêche de voir".
Jamel voit et fait voir. De tous les pays qu'il traverse, je n'avais rencontré que la
Turquie, le
Népal et l'
Inde. Je les ai vraiment retrouvés dans le livre. Je ne puis donc qu'apprécier davantage le reste, les pays qu'il me fait découvrir. C'est vivant, attirant, chaleureux et ça "sonne vrai".
L'aspect religieux n'est jamais pesant ni tendancieux. C'est un aspect omniprésent dans tous ces pays d'Occident, de Proche Orient ou d'Orient et c'est à chacun de confronter sa psyché à ces réalités culturelles de notre Terre. J'aime que l'on parte découvrir Lourdes,
Jérusalem,
Bénarès, La Mecque et
Lhassa sans idée préconçue. Personnellement, j'apprécie aussi cette remarque de Jamel faite au
Népal (page 248) : "La question de l'existence de Dieu ne se pose plus. A présent, ma véritable quête, c'est la vie".
Ce livre est également empreint de tolérance : bien voyager, c'est savoir regarder sans juger ; c'est savoir respecter les gens et leurs modes de vie. Jamel a le ton pour ça : plutôt que de traiter un quidam de brute, il se contente de décrire les brutalités commises par ce quidam, laissant au lecteur le soin d'ajouter les qualificatifs qui conviennent.
Mais chacun sait que tout extrêmisme est dangereux : la tolérance ne doit pas conduire à tolérer l'intolérable. Le voyage est donc une excellente occasion de définir l'essentiel des valeurs que l'on peut proposer au titre d'universelles. Cela ressort parfois sous la plume de Jamel. Il en est ainsi, par exemple, de ce paragraphe de la page 140 où Jamel est exaspéré par le marchandage. On sent que, bien au-delà d'une coutume locale, ce qui est visé, c'est la tendance tristement universelle de l'homme à préférer l'arnaque à la fraternité.
Shabaganesh, le 23 Octobre 2005.