Ode à l’Amour
André Gorz 2006.
Lettre à D. Histoire d’un Amour.
Paris : Editions Galilée [titre allemand :
Brief an D. Geschichte einer Liebe.
Zürich : Rotpunktverlag, 2007].
" Tu viens juste d’avoir quatre-vingt-deux ans. Tu as rapetissé de six centimètres, tu ne pèses que quarante-cinq kilos et tu es toujours belle, gracieuse et désirable. Cela fait cinquante-huit ans que nous vivons ensemble et je t'aime plus que jamais. Récemment, je suis retombé amoureux de toi une nouvelle fois et je porte de nouveau au creux de ma poitrine un vide dévorant que seule comble la chaleur de ton corps contre le mien. " (1 ; en bas de page la magnifique traduction allemande)
Ainsi commence ce récit court, lettre d’amour et ode ardente et émouvante à une femme à la fois, témoignage d’un incroyable et admirable amour, exceptionnel par sa longévité et par sa ferveur. Auteur : André Gorz, essayiste, philosophe sartrien, penseur radical
(le socialisme est mort dans la mesure où il se considère comme système) et pourfendeur du capitalisme et de la société de consommation (
Critique du Capitalisme quotidien), fondateur d’une écologie politique (
Ecologie et Politique), théoricien d’un concept libéral et émancipateur, c.à.d. d’une liberté qui dit au revoir à une tradition industrielle des gauchistes et qui redécouvre une morale politique de l’autonomie et de l’esprit civique (
Adieux au Prolétariat ;
Les Chemins du Paradis), bref, intellectuel qui laisse une foule d’ouvrages qu’il faut lire et relire...
Dans
Lettre à D., André Gorz récapitule les 58 ans de son histoire commune vécue aux côtés de son épouse, D (orine), Anglaise, rencontrée un soir hivernal en 1947 à
Lausanne, et invitée pour aller danser (
Nous nous sommes revus. Nous sommes encore allés danser. [..] Je me suis dit : " Nous sommes faits pour nous entendre. " Au bout de notre troisième ou quatrième sortie, je t'ai enfin embrassée ; p.9-10) ; il ne l’a plus jamais quittée. Ensuite, déménagement à
Paris, existence incertaine d'abord, manque d’argent, mariage, premiers boulots, déménagements, premier livre (
Le Traître), revers de fortune, désillusions, rupture avec Sartre, illusion de mai '68, voyages et invitations à l’étranger... Le tout tourne autour de ses activités d’écrivain, Dorine joue les seconds rôles, le soutient et supporte, pleine de dévouement. Les deux s’efforcent de laisser construire son œuvre. Elle est sa première lectrice, détractrice importante également (à la fin de sa vie, il qualifie son œuvre de celle de Dorine aussi)... Jusqu’au choc de la maladie de Dorine, extrêmement douloureuse et incurable (p.71) : une arachnoïdite, affection évolutive contractée à la suite à d’une injection de lipiodol lors d’une opération (p.74). Après, une nouvelle vie : il quitte tout pour assister son épouse. Il ne pense qu’à elle, seulement à elle, qui l’a soutenu toutes les années. Il ne veut plus
" remettre l’existence à plus tard " (p.82).
Lettre à D. est un texte touchant, extraordinaire, une grandiose déclaration d’amour, un discours sur l’amour (sans révéler des intimités), bouquin d’un amant qui parle de l’amour sincère (au lieu d’y réfléchir seulement), qui exprime l’amour, qui montre sa force, aussi sa subversive.
" Nous aimerions chacun ne pas survivre à la mort de l’autre. Nous nous sommes dit que si, par impossible, nous avions une seconde vie, nous voudrions la passer ensemble. " (2)
Ainsi s’arrête le récit, mots aptes à une inscription tombale. Après la lecture de ce petit livre, on ne peut pas s’imagner que l’un survive à la mort de l’autre. Cela devrait s'avérer : en septembre '07, André Gorz, 84 ans, et sa flamme Dorine, 83 ans, se sont suicidés ensemble à leur domicile. On les a retrouvés, tous deux côté à côté...
hgb
(1)
" Bald wirst Du jetzt zweiundachtzig sein. Du bist um sechs Zentimeter kleiner geworden, Du wiegst nur noch fünfundvierzig Kilo, und immer noch bist Du schön, graziös und begehrenswert. Seit achtundfünfzig Jahren leben wir nun zusammen, und ich liebe Dich mehr denn je. Kürzlich habe ich mich von neuem in Dich verliebt, und wieder trage ich in meiner Brust diese zehrende Leere, die einzig die Wärme Deines Körpers an dem meinen auszufüllen vermag. " (p.5)
(2)
" Jeder von uns möchte den anderen nicht überleben müssen. Oft haben wir uns gesagt, dass wir, sollten wir wundersamerweise ein zweites Leben haben, es zusammen verbringen möchten. " (p.84)
Les indications de page se réfèrent à l’édition allemande !