Salut Treck,
Ta petite galère soulève le pb. du racket et de la corruption en voyage. Je suppose qu’il est des endroits ou/et des circonstances où il est plus facile que d’autres de s’y opposer. Pour ma part je n’ai jamais cédé, ni succombé à la tentation, facile, de résoudre telle ou telle situation par la corruption... ténacité, fourberie ou carrément « foutage de gueule »... et... la chance m’ont jusqu’ici permis de passer à travers... mais j’en conviens, certainement est-ce parce que je n’ai pas encore été confronté à une situation... extrême.
En voici une qui n’aurait pas pris de telles proportions si d’entrée j’avais « craché au bassinet ».
Centre ville de Benni Mellal.
Le type en blouse bleue et chapeau de paille qui encaisse la taxe de stationnement en centre-ville, remarque mon hésitation à la vue de la seule place disponible dans le secteur où je souhaitais me garer. Inutile d’aller plus loin je sais que se sera pire. Je ralentis, le type quitte sa chaise et l’ombre de l’arbre qui le protégeait de la brûlure du soleil de ce début d’après-midi. Je jauge si la longueur disponible est suffisante pour y caser mon fourgon Ford Transit, estime que non et accélère.
Kouââ !!! le
roumi m’aurait-il fait lever pour rien ? a dû penser le « parc-mètre » ambulant. J’entends crier « M’ssiou, M’ssiou », regarde dans le rétro pour apercevoir mon papy au trot, cinq mètres derrière moi qui me fait signe de m’arrêter. Je suppose qu’un autre automobiliste était sur le point de libérer une place, et m’arrête. Le p’tit monsieur vient à ma hauteur et dans un grand sourire, marquant certainement sa satisfaction de n’avoir pas été obligé de courir plus longtemps sous cette cagna, me fait signe de reculer. J’obtempère, confiant... jusqu’à la place repérée auparavant.
????? Soit il m’estime un bien piètre conducteur incapable de faire un créneau sur une longueur disponible inférieure ou égale à celle du véhicule, soit il a encore des progrès à faire dans l’estimation visuelle de la longueur de ces derniers.
Pas du tout ! Je n’ai qu’a me garer en épi...
Un rapide coup d’œil me permet de constater que dans les environs deux autres véhicules sont aussi garés comme des laitiers, mais je fais constater que mon fourgon dépassera plus que la Fiat Uno et la 205 ainsi stationnées.
Makein mouchkil... pas de problème... mon papy fumeur de kif, le sibsi dépassant de la poche de la blouse et la lueur particulière dans le regard ne laissent aucun doute, va chercher sa chaise, et s’installe derrière le Ford... les voitures seront ainsi obligées de s’écarter... et l’arrière de mon engin est protégé...
Abandonner la qualité inestimable d’une place à l’ombre à cette heure et dans ce pays, pour protéger la voiture du
roumi... j’imagine qu’au retour j’aurai à payer beaucoup plus que le Dhiram et demi (15 cts d’Euro) que coûte, quelle que soit sa durée, le stationnement dans l’avenue. Mais bon, c’est ça où je tourne pendant une demi-heure sous le soleil... et puis ce n’est pas du racket, c’est la juste rémunération d’un service.
Nous nous éloignons -je dis nous car j’étais avec un ami prof de français originaire de cette vallée d’Anergui qui m’est si chère, et 2 de ses cousins montagnards. Je ferai peut-être le récit de cette « descente en ville » et des raisons de celle-ci, si un jour un Vfiste lance un sujet qui me permette de rebondir avec cette histoire qui vaut aussi son pesant de figues-, Lahcen, le prof, déconnant et confiant comme toujours, les deux cousins silencieux et réservés, un peu plus que d’habitude, certainement à cause de l’ambiance citadine. Nous menons nos petites affaires et nous voilà de retour en fin d’après midi.
Avant de traverser la rue je remarque que la Fiat et la 205 sont reparties et... tiens...la chaise est sous son arbre d’origine, le gardien a disparu et un gendarme effectue une protection rapprochée de mon véhicule contre les malandrins qui pourraient sévir dans le secteur.
Lahcen, qui a fait le même constat que moi, demande à ses cousins montagnards de rester sur l’autre trottoir, de nous ignorer, et... je comprends que la situation va devenir sérieuse car l’uniforme et celui qui l’habite ne sont pas là en prévention d’un acte malveillant contre mon véhicule.
Une fourgonnette, loin de la rutilance de sa jeune époque, ne pouvant appartenir qu’à un travailleur émigré en vacances au pays, le représentant de l’ordre s’adresse directement à Lahcen, en arabe, en vociférant et en postillonnant. Le prof garde son calme, met la main à la poche et en sort un billet de 50 Dhirams qui font pétiller les yeux du casquetteux. Je m’interpose... ai-je bien fait ? je me le suis demandé longtemps !
D’abord la tronche du flic, surpris par mon intervention lui signifiant que j’étais le propriétaire de l’engin, que j’étais prêt à payer le dû de mon indélicatesse, même si j’estimais avoir des circonstances atténuantes en la personne de l’agent municipal qui m’avait, non seulement autorisé, mais préconisé le stationnement à cet endroit et dans cette position, qu’ayant supposé la pratique courante après avoir constaté ne pas être le seul dans cette situation, j’avais fini par m’y coller... d’abord il est où le gardien-fumeur ? Vous n’avez qu’à lui demander m’sieur l’agent... ah, il finit son service à 18 heures ? Et vous mon adjudant vous n’avez pas bientôt... ? non je plaisante, bien sûr ! Comment ? On peut toujours s’arranger ? Je n’en doute pas, je vous ai dit que j’étais prêt à faire amende honorable... mais avec un reçu bien entendu

.
Là je crois bien que c’est la première fois qu’il entendait de tels propos, et j’ai cru marquer un point devant sa mine désorientée

. Mais un gendarme marocain moustachu et transpirant, même l’air décontenancé, peut avoir des ressources insoupçonnées : « Papiers du véhicule et passeport s’il vous plait ! ». Je m’exécute lui tend ma pochette... Il étudie le contenu, l’apprend certainement par cœur tellement me semblent longues les secondes de l’inspection et me rend les papiers... le passeport SVP ?
Je lui mets sous le nez à la page de la photo, puis celle du cachet d’entrée, la date de validité mais je commets l’erreur de ne pas le tenir assez fort; il me le prends des mains

.
Le rappel d’une précédente expérience du genre me fait penser « t’es fait ! ». Je sais qu’il va chercher à me le rendre contre monnaie sonnante et trébuchante et je sais aussi que Lhacen est prêt à payer pour ne pas que l’on passe la nuit ici

. Un oeil dans les pages, un autre sur moi par dessus ses lunettes de soleil, il passe en revue tous les cachets des huit dernières années (les passeports espagnols sont valables dix ans). « Vous venez souvent au
Maroc ! Vous y travaillez ? ». Il le referme et... Je réussis à l’intercepter avant qu’il finisse derrière l’insigne en étoile que tout représentant marocain de la force publique arbore agrafée à la poche poitrine de sa chemise. Lui non plus ne le tenait pas assez fort, hé hé hé

, ou du moins ne s’attendait-il pas à mon geste. Sur la terrasse derrière moi il y a eu comme une rumeur. Le moustachu a blêmi.
« Non, touriste uniquement. Veuillez m’excuser Monsieur l’agent, vous avez constaté que je suis en règle, vous n’appartenez pas au services des douanes, vous n’avez pas à garder mon passeport. ». Quelques gouttes supplémentaires ont perlé sur son front... il était devenu le point de convergence de tous les regards environnants... « Vous allez le regretter » a t’il postillonné.
Lahcen m’a jeté un regard du genre : « mon garçon là tu es allé un peu fort car qui sait comment peut réagir un flic vexé jusqu’au trognon... devant une terrasse de café qui est en train de se remplir comme une salle de spectacle avant les 3 coups...

».
Je passe tout le détail des tentatives de mon ami pour amadouer le représentant de l’ordre ridiculisé en public et sauver la situation (ou ce qui pouvait encore l’être !), mais la mine dépitée de Lahcen, les gesticulation et le ton des propos émanant de sous le képi et me faisaient clairement comprendre que le Monsieur était prêt, certainement à son corps défendant, à faire l’impasse sur son bakchich pourvu qu’il retrouve sa dignité en corrigeant ce roumi insolent. Une heure après, deux types en combinaison stoppaient leur camion grue au milieu de l’avenue sans se préoccuper de la perturbation causée à la circulation intense de cette fin d’après midi et, dans la foulée, fixaient des câbles de traction après la rotule de mon attache remorque

.
Incognito, les cousins s’étaient installés dans un coin de la terrasse du café et devaient commencer à s’inquiéter et se demander comment tout cela allait finir... moi aussi

.
La « Plaisanterie » allait me coûter plus que la simple amende pour stationnement gênant. J’allais avoir à payer la mise en fourrière, le voyage de ce soir en taxi pour ramener les copains à Ouaouizerth (45 kms et une heure de route pour franchir le col qui sépare la plaine du pays Amazigh), et le retour demain pour revenir chercher le véhicule... s’ils voulaient bien me le libérer dans la journée... car je me voyais bien être obligé de passer deux ou trois jours à l’hôtel ou faire des allers-retour avant de pouvoir le récupérer. Il fallait bien me faire payer mon irrespect... non mais!
« José ??? » Mon prénom à sonné comme le gong qui sauve un boxeur du KO.
Au volant d’une voiture, un autre ami de Ouaouizerth, Adballah, chauffeur privé et mal payé pour les déplacements professionnels de Monsieur le Super-Caïd de Ouaouizerth.
Aux cotés d’Abdallah se tenait le fameux monsieur qui retournait dans ses pénates de montagne après une mission au tribunal de Benni Mellal.
Il m’a semblé, qu’à ma droite, la moustache de M’sieu l’agent affichait moins de superbe

à mesure, qu’à ma gauche, une banane se dessinait d’une oreille à l’autre sur le visage de Lahcen

. Ce dernier s’est, bien sûr, fait un immense plaisir d’aller saluer comme il se doit l’autorité suprême de sa commune (l’hypocrite !!)

, puis est revenu avec Abdallah dire à la moustache déconfite que le Monsieur, là dans la voiture grise, souhaitait lui parler.
¼ d’heure après, nous quittions les faubourgs de la ville. J’avais dans la poche le récépissé attestant que je m’étais acquitté de 150 dirhams dus pour stationnement gênant. J’avais évité la fourrière et tous les emmerdes à venir, emmerdes qui dans ce pays peuvent prendre des proportions hors du commun quand l’autorité a envie de s’amuser avec toi, mais je n’avais pas pu passer à travers l’amende... ce que je trouvais normal par ailleurs...
Abdallah conduisait mon fourgon. Son patron avait pris le volant du véhicule de fonction, et m’avait invité à ses cotés pour que je lui raconte toute l’histoire depuis le commencement.
La montée du col à la tombée de la nuit s’est faite à un rythme de sénateur, il était visiblement d’humeur joviale et bavarde, pas pressé de rentrer, content de montrer sa maîtrise de la langue française et surtout curieux de connaître un peu mieux ce roumi, objet d’une enquête discrète commandée par un prédécesseur; enquète qui, hormis une sympathie prononcée pour ceux qui aiment à se nommer entre-eux
Imazighen, n’avait rien révélé de plus grave que les petits plaisirs auxquels s’adonnaient parfois la plupart des fonctionnaires marocains... et lui même.
B’slama Sidi, Baraka’ la il’ik.