Mythologie
Deux couples de français ont érigé avec leurs petits bras, leur tête bien faite et un cœur gros comme ça, un lodge en pleine nature sur la côte de l’Océan Indien (ici on le nomme Indico).
Au début des quatre années qu’il aura fallu entre l’idée et l’ouverture, ils ont formé trente mozambicains aux métiers du bâtiment puis leur ont adjoints soixante manœuvres, essentiellement des porteurs, Sisyphes montant sans relâche les matériaux du pied de la dune, où se termine la piste, jusqu’à son sommet.
C’est aujourd’hui un Eden (j’ai même eu droit pendant la visite à un magnifique serpent vert qui a trouvé très amusant de dégringoler du chaume à mes pieds) ou à tout le moins l’idée que l’on s’en fait. Et dans leur grande sagesse, ils n’ont pas planté de pommier –de sorte que le paradis sera éternel.
Une observation toutefois : sur les plateformes où trônent les toilettes, les concepteurs ont oublié (ou bien est-ce malice) de prévoir des portes, de sorte que si vous vous oubliez face à l’océan, lorsque le soleil en sort et vous cueille, vous êtes aussi rouge que lui.
Jeu de (pas) dupes
La masse de la policière qui obstrue la route, main levée, m’incite à obtempérer : je roulais trop vite dans cette zone inhabitée mais néanmoins limitée à 60 km/h. Je jurerais qu’il y a deux ans nous avons été arrêtés au même endroit. Elle me demande de lui remettre mon permis de conduire et m’invite à venir vérifier par moi-même la vitesse inscrite sur l’écran du radar : 81 km/h, tarif 2000 MZN (60€).
Je gesticule, elle dégaine sa nomenclature : entre 60 et 80 c’est 1000 MZN, 2000 au-delà.
En appui des trois policiers siègent trois femmes kaki, mitraillette au genou, calmes.
Lorsqu’on me présente l’amende dûment et promptement rédigée, je refuse de payer et demande à vérifier l’état de marche du cinémomètre, insinuant qu’il ne fonctionne pas. Obligeamment le chef manipule et les chiffres défilent, 1,2, 3... 49,50, la machine sait compter. Tout-à-coup il me désigne un camion qui pointe à l’horizon, je le regarde et lorsque je me retourne l’écran affiche 72 et le policier une mine triomphante. Mais il ne sait pas que du coin de l’œil je l’ai vu bloquer le défilement.
Je lui affirme qu’on ne peut pas flasher d’aussi loin et que leur blague est éventée, que jusqu’en
France on sait bien que leurs radars affichent toujours 81. Fâché, il arrête le camion et fait mine de le verbaliser (en fait, il doit lui raconter que c’est pour rouler le touriste). Face à son show, je fais le mien : m’emparant de mon téléphone j’appelle ostensiblement le consul (je me raconte à moi-même la situation, observant des pauses).
Nous revoilà sous le prunier (ces arbres sont parfaits, procurant ombre et discrétion) et la mastodonte me tend à nouveau le récépissé. Je lui demande d’inscrire son nom et celui de son chef au dos. Sur un signe de ce dernier, elle me rend mon permis et ravale sa prune.
Le chef me fait signe de partir et, penchant légèrement la tête, esquisse le sourire d’un enfant pris les doigts dans la confiture.
Raide comme la justice, je prends congé.
Maputo Elephant Reserve
Il y a longtemps que je voulais voir les éléphants sur la plage qui borde ce petit parc enclavé dans un appendice du pays entre la mer, l’
Afrique du Sud et le
Swaziland.
Je me présente à l’entrée à 17h30, le parc ferme à 18h et il fait nuit à 18H30. Le campement est sur la plage à une heure trente de piste de sable. Les hommes de faction me disent qu’il est trop tard, qu’il est interdit de rouler de nuit dans le parc et me proposent de partager leur camp gratuitement, j’entrerai demain matin sans doute se disent-ils qu’il y aura bien des bières à partager. Devant mon air dépité, la préposée au guichet, qui semble avoir autorité, dit qu’après tout la porte est encore ouverte et que si je le souhaite, je peux y aller,
at your own risk sans doute se dit-elle qu’elle n’a rien à gagner à ce que je reste.
J’arriverai à la nuit noire, heureux qu’un éléphant facétieux n’ait pas couché un arbre lorsque l’étroite piste traverse un couvert épais. Il faudra souvent toutes les ressources du Toyota pour passer les dunes, faute de pouvoir prendre de l’élan.
Belle nuit en perspective. Résumons : devant moi, une mer écumante –avec la possibilité d’une sirène, derrière quelques centaines d’éléphants et au-dessus un orage du tonnerre avec des éclairs-mégawatts.
Au matin, débarquant sur la plage en même temps que le soleil, je sens ma main se porter au visage et je m’entends murmurer « Oh ! Mon Dieu »
Le gardien du camp me dit que les éléphants ne viennent jamais sur la plage mais c’est pour garder le secret. Moi, je sais bien qu’ils y viennent lorsque les baleines à bosse croisent dans la baie et que s’y tiennent alors des réunions en l’honneur de leur déesse commune : une sirène à corps de baleine et buste d’éléphant.
Au retour je ne verrai des éléphants que les traces mais il y avait tant d’hippopotames dans Mundi Lagoa qu’il en débordait.
Eclats du Mozambique
Au sortir de l’aéroport de
Vilanculos où j’ai déposé ma co-pilote qui doit mettre fin au voyage et alors que je progresse au ralenti, un adolescent passe lentement son doigt sur sa gorge en me fixant. Je le regarde, interrogateur, et il récidive, plus vite. Au moment où je sors de la voiture pour lui demander des explications, il détale.
Pour un qui ose, combien y pensent ?
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Au Fatima’s Backpacker de
Tofo il n’y a pas traces de roues dans le sable du camping où j’arrive à la nuit tombée.
Au matin, l’équipe d’entretien débarque à la cuisine affectée aux campeurs. J’avais déjà subodoré à l’allure et au contenu des gamelles qu’elle était devenue la cuisine du personnel. Ils s’installent pour le petit-déjeuner et me jettent des regards en coin lorsque je me rends à la poubelle déposer mes déchets du matin : un sachet de thé ! Quel gâchis, voilà quelque chose qui aurait pu encore servir !
Le camp est jonché d’immondices, bouteilles, canettes, seaux, sacs, chaussures. Il est six heures, au bar le serveur dort profondément sur ses cahiers.
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Certaines femmes transportant divers fardeaux sur la tête sont désormais équipées de téléphones mobiles qu’elles utilisent en marchant. Elles prennent la pose d’un peintre qui évaluerait les proportions d’un objet avec son doigt sur le manche du pinceau, amenant l’écran dans leur champ visuel et pianotant tout en regardant où elles posent les pieds et en conservant l’équilibre de la charge.
Ce choc des civilisations me fait craindre de nouvelles maladies professionnelles : tendinites, scolioses, etc.
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Tofo, tourisme oblige, a mis en place un service de répurgation. Sur une remorque sans ridelles attelée à un antique tracteur, un homme chaussé de bottes en caoutchouc fait office de presse tandis que trois autres lui tendent les poubelles.
De loin en loin on a construit des plateformes ouvertes, à deux mètres du sol, auxquelles on accède par un escalier pour y déposer les ordures plus ou moins ensachées. Lorsque la remorque passe, il n’y a plus qu’à pousser.
L’équipage réussit l’exploit de disperser dans la rue une partie de ce qui avait été soigneusement regroupé par les habitants.
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A un point de la plage, là où un étranglement concentre le reflux, sept pêcheurs s’activent. On ne voit pas les fils de pêche que l’un enroule en bobine, un autre autour d’une planchette. Un troisième lance son hameçon lesté comme une femme une boule de pétanque tandis qu’un quatrième imprime à la ligne de brèves secousses de l’avant-bras.
On croirait assister à un spectacle de mime ou à une discussion de sourds-muets.
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Les principales divinités de la brousse, si l’on se fie aux frontons et autres bannières : Coca Cola, Frelimo (parti au pouvoir, ex-révolutionnaire, donc), Vodafone et l’Eglise Adventiste.
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Dans ce petit restaurant de bord de route il me fait face, polo mauve frappé d’un logo de contrefaçon largement ouvert sur une chaine dorée, lourde gourmette au poignet et doigts embagousés. Il parle très fort dans son mobile comme s’il appelait à voix nue le village voisin. A ce que je comprends, il est marchand de bagnoles.
Les autres convives n’en semblent pas dérangés. Je n’ose pas lui expliquer qu’en
France on quitte la salle pour téléphoner –encore que !