Homeless & workless
Johan et Theurus, deux frères de cinquante-trois et quarante-trois ans, sillonnent le pays depuis deux ans, en auto-stop, à la recherche de travail. Depuis six mois, ils n’ont rien trouvé et n’ont plus même assez pour acheter un pain. Ils vivent de la soupe que les églises servent le midi aux gens de leur condition et plantent leur tente le long des routes ou, comme ce soir, gratuitement dans un camping lorsque leur supplique a été entendue.
Johan est charpentier et comme pour me prouver qu’il a le métier dans la peau, ou bien en guise d’attestation, il me montre ses mains. Il n’a plus que neuf doigts mais assure qu’au travail l’absent communique avec ses voisins. Theurus est cuisinier et a appris avec un chef français (Aaah ! The french couïsine).
Ils n’ont guère connu leur père et leur mère a été assassinée dans sa voiture il y a quelques années à l’occasion d’un braquage de routine, et lorsqu’il en parle, Theurus, un mètre quatre-vingt- dix, semble un enfant. Ils n’ont plus aucune famille et semblent très attentionnés l’un envers l’autre. Et s’ils portent encore beau, leur regard bleu est effaré. Même dans le camp, ils sont aux aguets et disent avoir été agressés violemment à deux reprises, en bande. Johan en porte encore les stigmates.
Se sentant méprisés tant par les noirs que par les blancs, auxquels ils font honte, ils affirment qu’entre les blancs n’existe pas la solidarité qui lie les noirs. Ils confirment le taux officiel de 30% de chômage et la politique de discrimination positive très encadrée qui leur laisse peu de chance de trouver un emploi stable avant longtemps. Ils parlent de Dieu, qui les soutient. Ils sont atterrés par la violence et la corruption omniprésentes mais tiennent Nelson Mandela pour un
lovely man and president et lâchent, à l’imparfait
, it was a beautiful country.
Et au matin, lorsque ces deux échalas, secs comme un sotho des montagnes, acceptent de quoi acheter du pain pour une semaine, soudain suffoqués par leur détresse, ils retiennent difficilement leurs larmes.
Voilà des africains que je n’aurais pas vu sourire.
Makkie’s, le Don de Dieu
Des sentences peintes sur des ardoises, des poupées de chiffon, des cœurs en tissu, bois ou fer, des patères en porcelaine, des horloges patinées, des croix de toutes tailles en pierre, en bois, en acier.
Voilà une petite partie de ce que Rita vend dans son coffee shop d’Edenburg, à l’enseigne de Makkie’s, le Don de Dieu.
Les fauteuils sont des lessiveuses galvanisées coupées en deux et les tables, des lits de fer rehaussés
Elle a encadré avec faste des souvenirs de famille, lettres, lunettes, bible, certificat de mariage, robe d’enfant brodée, argenterie. Sur une console de l’entrée des hachoirs anciens poussent les moulins à café qui bousculent les fers à repasser. Et dans le jardin les plantes grasses s’épanouissent dans d’anciens pots d’aisance.
Tout semble une ode au bon vieux temps, un hommage aux
voortrekkers, les pionniers, et si pour un européen épris de sobriété tout cela semble kitch, c’est aussi très émouvant de sincérité.
Rita dont la famille est dans ce pays depuis si longtemps qu’elle ne sait plus, a ouvert ce coffee shop il y a deux ans après le décès de sa sœur Makkie –le Don de Dieu, c’était elle-, comme un mémorial.
Elle assure que rien ne la ferait quitter ce lieu, confirmant à sa façon le nom donné à ce village par ses ancêtres.
Je partirai sans payer mon café et gratifié d’une généreuse embrassade.
Folle du Karoo
Est-ce à cause de son nom imprononçable que Nieu Bethesda s’est nichée dans ce cratère d’un haut plateau désertique du
Karoo ? Est-ce parce qu’elle ne supportait pas son reflet que Miss Helen Martins a choisi d’y passer une vie recluse ? Est-ce la pression tellurique qui, à soixante ans, a fait jaillir de son crâne ce capharnaüm de statues de ciment ?
Dans le jardin attenant à sa maison et qui ne mesure pas trois cent mètres carrés, trois cent statues de ciment ont été sculptées entre 1955 et 1976, le plus souvent à une échelle de un demi à deux, jusqu’à ce que, devenue presque aveugle, Miss Helen mette fin à son existence terrestre. Nombre de chameaux, montés ou pas, divers oiseaux avec une prédilection pour les chouettes, des hommes, des femmes, le plus souvent en posture de pèlerins, quelques enfants et monuments, des pyramides et des églises, se bousculent dans une atmosphère biblique.
Le ciment est rehaussé de verre pilé ou de tessons, faisant des yeux verts ou des traînes multicolores, quelques personnages portent des capes peintes. Très tôt percluse d’arthrite, Miss Helen tenait les images à reproduire sous les yeux d’un jeune métis, Koos Malgars, qui sculptait et c’est l’œuvre de ce duo improbable qu’on vient maintenant visiter du monde entier.
Helen Martins est une sœur du Facteur Cheval et de Robert Tatin.
Dans le petit township qui jouxte la ville les maisons sont en pierre, guère différentes des plus petites de l’ancienne ville blanche bien que de proportions plus modestes, et les jardins plantés d’arbres. De jeunes gens sculptent des chouettes en ciment qu’ils vendront aux visiteurs de la maison-musée de Miss Helen, dignes enfants de Koos Malgars.
Ou comment l’héritage d’une excentrique, tenue pour folle de son vivant, a permis la renaissance d’un village.
Chou blanc
Dans ce joli coffee shop, devant un
scone et une tasse de thé, j’apprends qu’à cinquante kilomètres de goudron plus cent de piste se tient le
Karoo Food Festival. En piste donc !
Arrivé à Cradock, néanmoins bien tenue, rien ne signale la manifestation, nulle oriflamme, pas même une vulgaire affiche. Je rôde, la narine frémissante, mais ne décèle ni odeur de carré d’agneau aux herbes, ni effluve de
sosaties, pas même un fumet d’
oxtail. Et personne dans la rue n’a entendu parler de rien.
Je déjeune dans un
nursery-coffee-shop face à Sarah Palin et reprends mon enquête.
J’intercepte une voiture de police qui obtempère. Lui, clone de David Bowie, période peroxydée et elle, doublure de Halle Berry, mais ignorants de la chose, me demandent de les suivre. Nous nous arrêtons dans un restaurant, puis dans une école. Je vois bien que cela se précise, qu’ils ont trouvé quelqu’un qui connait quelqu’un qui en a entendu parler. L’espoir revient, la salive aussi. Je suis de toute évidence tombé sur de fins limiers. L’étau se resserre et nous débarquons en trombe dans le meilleur hôtel de la ville qui serait mouillé dans cette affaire.
On me tend un programme de la manifestation, m’offre un verre de bienvenue et, lorsque j’annonce que je suis français, quasiment la
Victoria suite.
Sur le festival proprement dit je ne dirai rien d’autre que c’est sa première édition... et que cela se sent.
Tant pis ! En venant, j’ai traversé la Brankberg Range par un enchainement de cols et de vallées et découvert le
Mountain Zebra NP qui abrite ces courtauds de zèbres des montagnes qui, manquant de garde au sol, en ont perdu leurs rayures ventrales.
Aux vents du Karoo
Il sévit de tout temps un vent à défriser un mouton.
Pas de loups dans le
Karoo, les moutons prospèrent.
Les routes du pays sont en travaux perpétuels et, sur une voie secondaire, cet homme, réglant avec d’autres la circulation alternée, s’est endormi à l’ombre de son stop ne pouvant voir l’agitation furieuse des drapeaux de ses collègues lui intimant de retourner le panneau pour libérer le passage. Est-ce l’intensité de mon regard ? Soudain, il bondit, regarde étonné alentours et, confus, retourne le panneau.
Dans les petites villes du Haut
Karoo on rencontre beaucoup de bochimans, ces bohémiens austraux, nomades comme eux, mais néanmoins jamais au bon endroit.
Collection française à Colesberg : un musée Colesberg Kemper (Quimper en breton) Museum présentant une exposition sur les bochimans nomades se rendant d’une ferme à l’autre pour la tonte des moutons, toutes leurs possessions embarquées dans une charrette tirée par deux mules ; une belle maison nommée Molene Place ;
Bordeaux, un restaurant centenaire où l’on sert des spécialités locales ; La
Provence, un B&B rose pale.
Des pionniers, incorrigibles optimistes, ont baptisé ce coin de veld «Wheatland» (terre à blé) mais je ne vois nul miracle et un peu plus loin, à Leopard’s Valley, il n’y en a pas non plus.
Les autruches semblent parfois avoir un léger retard d’allumage : est-ce parce que la distance est grande du cerveau aux muscles ?