Du lundi 5 au samedi 10 août : une petite semaine dans le parc de Yellowstone.
Rien à faire,
Yellowstone c’est le mythe absolu. Gamin déjà, j’en rêvais en feuilletant
Tout l’Univers, je veux dire la première édition, celle où chaque illustration était dessinée à la main. Puis nous avons accumulé les voyages aux
Etats-Unis sans jamais prendre le temps de pousser l’itinéraire jusqu’à ce coin fantasmé du
Wyoming. Il faut dire que le parc se trouve isolé, loin de tout, enfin loin de toutes les autres grandes attractions naturelles de l’Ouest. Cette année, nous avions conçu le
trip avec
Yellowstone dans la ligne de mire : ce qui fut dit fut fait... Et sacrément bien fait : bon sang, comme ça vous retourne la tête, un engin pareil !... Reste que je ne vais pas présenter la merveille avec mes pauvres photos, quand tant d’habitués du Forum ont déjà réussi à nous envoûter par leurs récits détaillés, illustrés en splendeur et pétris de conseils affutés. Non, j’ai opté pour une évocation thématique, en fonction de ce qui nous a le plus touchés.
1) L’INSTANT DE GRÂCE : la rive nord du Lac Yellowstone et la Buffalo Bill Scenic Highway.
Avouons qu’une crainte nous étreignait à propos de
Yellowstone en plein été : l’affluence. Autant le dire tout net, il y a du monde, beaucoup de monde, trop de monde sur la plupart des sites. Nous le savions par avance. Mais nous avons réussi à éliminer la vision des cohortes de touristes enchapeautés en nous concentrant sur l’essentiel, à savoir la féérie naturelle de la place. Et puis, mine de rien, nous avons passé une journée exceptionnelle sur l’US 20, celle conduisant à
Cody, et sur les sentiers qui la bordurent. Une journée presque seuls au monde, le vendredi 9 août.
Devant le ciel menaçant du petit matin, on a préféré ce jour-là ne pas trop nous éloigner de notre base du
Canyon Campground, direction la rive nord du Lac
Yellowstone. En quelques minutes, à mesure que nous avancions vers le sud, le ciel s’est dégagé, mêlant de grosses nuées noires à d’étincelantes plaques de bleu argenté. Le paysage prit immédiatement des teintes irréelles qui nous accompagnèrent jusqu’au soir. Dès notre arrivée au bord de l’eau, après
Mary Bay envahie par les canards, nous étions débarrassés des visiteurs. Le pacage des roseaux prenait le pli du
Canada, sans un bruit, sans un cri.
Nous avions le lac et ses berges rien que pour nous, l’air était doux et de lourds parfums de violette flottaient sur les versants. Nous avons passé deux bonnes heures à écouter le clapotis des vaguelettes contre la plage de graviers, évaporés, perdus, ici et ailleurs en même temps.
Après le pique-nique, le ciel à nouveau s’est chargé de nuages sombres. Un orage explosait au loin, tout près, pas encore sur nous. Dantesque sur le plan visuel, mais sans vent, étrange et fascinant, le paysage nous a happés vers la sortie Est du Parc, par la
Buffalo Scenic Highway. Dans la montée du col, impossible de faire autrement : stopper le Chevy, descendre, emprunter le premier sentier venu, fouiller le ventre de la forêt, un immense moment d’émotion forte. Très forte.
Au bout du compte, la pluie a refusé de nous rattraper. Nous avons dégusté la haute vallée, seuls sur les chemins, jusqu’à la tombée de la nuit. Au retour le lac
Yellowstone scintillait des milles reflets de l’astre, ses rives mordorées piquetées de fumerolles bouillantes, quelle classe !...
Avec le recul, toute la famille s’accorde à dire que cette journée fut le point d’orgue de notre semaine yellowstonienne. L’association du ciel infernal, des odeurs pimentées, des plages de rêverie, de l’eau vive, et surtout du calme, loin de la foule et des files de voitures, tout ça nous a bouleversés. Comme au plus profond d’un film en Technicolor.
2) LE FESTIVAL DES COULEURS, JUSTEMENT !
Question couleurs, notre ami Le Spartiate attestera jusqu’à la mort que la roche rouge de l’
Utah constitue le Graal du passionné de l’Ouest. Je veux bien le suivre sur le plan du dépaysement radical, mais pour avoir sillonné les rives du fleuve
Colorado pendant des semaines et des semaines, je ne peux m’empêcher d’évoquer
l’effet doublon : au bout de quelques mois dans le Southwest, la pierre et la poussière et l’orangé risquent d’engendrer la monotonie, aussi éclatantes que soient les teintes. Tandis qu’à
Yellowstone, le sublime réside dans l’arc-en-ciel et l’éphémère.
Du sang jusqu’à l’os, de l’encre au vermillon, de l’herbe à l’azur, c’est le carnaval perpétuel, tu passes de la vie à la mort en un battement de cil.
J’ai souvent eu l’impression, durant cette semaine dans le parc, de ne plus percevoir la réalité telle qu’elle existe. Les trois dimensions de notre univers ne suffisaient pas en quelque sorte. Comme devant ce gouffre béant qui réinterprète le ciel dans les entrailles de la Terre...
Il s’agit bien là de la force unique de
Yellowstone, ce pouvoir de nous plonger dans les songes d’un simple coup d’œil. A chaque arrêt, je profitais de ma sidération pour prendre des notes, au cas où. Je suis convaincu d’une chose : ce genre d’instants ne doit pas être pris à la légère. A
Mammoth par exemple, la forêt incendiée se tient debout, les pieds dans la neige. Or aucun arbre n’a pris feu et la montagne n’a pas reçu le moindre flocon. Tout est faux, tout est vrai. J’adore ces lieux qui tirent à bout portant sur nos certitudes.
Plus loin, un tapis de velours apaise la rétine. Une demi-heure, pffff, trop court pour profiter des berges du torrent voyageur...
Bien sûr, mon propos n’a rien d’original. Tout visiteur du parc répète la même chose en contemplant les terrasses pétrifiantes ou l’insondable mystère des eaux multicolores. Car ici, c’est indéniablement la lumière qui règne en maîtresse tyrannique.
3) LA HARGNE DE LA NATURE.
Yellowstone nous a permis aussi d’éprouver la puissance infinie de la planète. On sent, non, on sait que le Diable est là, tapi sous la cendre, tout près de nous. Alliance du souffle et du sérum, fumées claires, eaux cristallines, la vie carbure à pleins poumons sous la semelle de nos godillots.
Je n’avais jamais vu de geysers de ma vie. Il y en a des petits, des gros, des violents, des teigneux, des souples, des ridicules. La déception, finalement, ce fut peut-être
Old Faithful. Tout y est cadré, la foule parquée sur ses rangées de bancs en bois, les parkings sont surdimensionnés, avec le marketing outrancier, même si le jet prend des allures versaillaises, évidemment...
On n’oublie pas le canyon éponyme,
« pierre jaune », que nous avons beaucoup aimé. Rive nord, rive sud, son visage est un peu partout le même, mais le panorama reste somptueux. On dirait qu’un peintre impressionniste est venu installer son chevalet sur la tenture terrestre et hop, qu’il s’est lâché sans réfléchir !...
4) LA VIE DES ANIMAUX.
Impossible de quitter
Yellowstone sans avoir en tête l’image de l’élan, du bison, de l’aigle, de toutes ces bestioles chez qui l’on vient de séjourner. Nous y avons croisé la gamme complète des grands mammifères d'
Amérique du Nord. Sauf l’ours, voilà notre micro-regret formel... Enorme avantage que de pouvoir s’inviter ainsi à la table de la faune originelle. Jamais chassés depuis un siècle et demi, les animaux ici ne craignent pas l’homme. Ils nous observent sans broncher et se glissent tranquillou entre les voitures.
La silhouette de l’antilope se découpe sur le ciel du
Wyoming, comme si elle guettait le clic-clac de mon appareil-photo.
Les grands cerfs se reposent dans les hautes herbes en attendant le coucher du soleil.
Jusqu’au loup qui fait le malin en sortant du bois, seul au milieu de la clairière...
5) DORMIR, BOIRE, MANGER, ET FRÔLER PLEIN D’HUMAINS...
Ayant convenu de camper durant cette semaine à
Yellowstone, nous avions réservé un emplacement au
Canyon Campground dès le mois de décembre 2012, en précisant le nombre de tentes et les dimensions du véhicule. Nous avons été servis comme des princes : le site était vaste, doté de deux replats sous les arbres, isolé des voisins mais pas vraiment, avec une grande table et le
firepit habituels.
Question matériel en revanche, heureusement que nous sommes équipés de bons duvets et de pyjamas polaires : 2°C au lever du jour, ça ne pardonne pas si tu dors dans une pelure d’oignon. Pour le reste, aucun souci technique ni météorologique, sacré coup de bol !... Ah si, juste un orage qui s’est abattu sur le camping en plein milieu de la journée alors que nous visitions la Vallée de Lamar, le jeudi 8 août, et qui a noyé nos vieilles tentes par le fond, les tapis de sol hors d’âge étant devenus tout poreux. J’ai poussé quelques gros (enfin énormes) mots en découvrant le carnage à notre retour, et nous avons dû foncer à la
laundry faire revenir nos duvets à la douceur en les passant dans le sèche-linge, acheter des couvertures de survie en catastrophe, puis manger ce soir-là sous le auvent du
General Store pour éviter les rafales glacées descendues des sommets... Rien de grave, évidemment, une bonne bordée de blagues nous a redonné le moral en un coup de cuillère à pot !
Sinon, le ravitaillement ne pose aucun problème dans le parc, qu’il s’agisse de nourriture ou de carburant. Sans oublier les bars, les restos. Mais les prix brûlent les yeux et fatiguent le porte-monnaie.
Pour finir, il faut évoquer la fréquentation de
Yellowstone. Fort d’une réputation hors norme, situé tellement haut dans le pays, obligeant les touristes à se fixer sur place, ce parc est nécessairement bondé durant la période estivale. Nous n’avions pas l’habitude de croiser autant de monde pendant six jours d’affilée. Certaines promenades ont même perdu de leur attrait à cause des hurlements de groupes déchaînés. Là, pour le coup, la langue française redevient naturelle, on avance en chœur avec nos compatriotes vers la cascade ou le geyser de la mort qui tue... Au final, nous l’avons bien vécu car le parc propose un dernier atout qui atténue l’impression de surpopulation : l’immensité. Avec une surface totale de presque 9000 km2 et 1300 miles de sentiers de randonnée, le flot des visiteurs se fluidifie dès que l’on sort des
spots de catégorie mondiale. Ainsi, chacun peut trouver son petit éclat de bonheur, quels que soient ses goûts et ses couleurs préférés.
Le bilan est facile à tirer : MO-NU-MEN-TAL !
Yellowstone est entré en nous comme la vie coule sur les pentes des rocheuses. Visiter ce carré de sauvagerie est une expérience inoubliable, que nous renouvellerons volontiers dès que l’occasion se présentera. Car on s’y est senti trop bien, libres et minuscules, perdus, retrouvés, comme à la maison, et pourtant presque plus sur la Terre...
... Maintenant, nous allons rebrousser chemin vers l’ouest pour regagner Seattle et la Côte Pacifique en douze jours, un trajet ponctué de deux rendez-vous importants avec d’autres Américains. Promis, juré, je vous raconte la suite dès que possible, as usual
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