Vendredi 26 et samedi 27 juillet 2013 : De Bend à Jordan Valley, dans l’est de l’Oregon.
Cette fois, il nous faut quitter l’
Oregon central, piquer tout à l’est afin d’atteindre notre lieu de rendez-vous à la frontière de l’
Idaho voisin. En soi, il ne s’agit que d’un trajet de 300 miles, mais nous avons opté pour la solution de confort, en deux jours, avec une étape dans la petite ville de Burns. On veut à tout prix s’imprégner du Grand Vide, du « désert gris » comme ils disent ici, quand bien même le décor s’habille plutôt de vert olive et de reflets argentés.
En ce vendredi matin ensoleillé, nous plions les tentines sans forcer, prenant presque trois heures pour ficeler le paquetage et dire au revoir au couple de gérants qui entretient le camping en collaboration avec les Rangers. On passe en ville boire un café, prendre un dernier gallon d’ambiance sportive, sans omettre d’acheter les deux bouteilles de Vouvray, un blanc qu’on connaît bien (nous avons habité la Touraine dans une première vie) et qui fera la belle affaire dans l’échange des cadeaux prévu samedi soir avec les cowgirls et les cowboys que nous allons rencontrer.
Au final, on quitte
Bend tardivement par l’US 20, et l’atmosphère prend de l’ampleur sans tarder.
En fait, je suis tombé amoureux du désert de sauge en le parcourant à vélo, il y a une vingtaine d’années, un peu plus au nord dans l’Etat du
Washington. Le souvenir de ces buissons ardents me hante, boules de verdure odorante amoncelées à l’infini, jusqu’à l’horizon, pour le plaisir des cinq sens. Aujourd’hui, en prenant la route de Burns, je ne peux m’empêcher de multiplier les arrêts. Ici, l’entrée d’un ranch nous surprend au détour d’un virage.
Plus loin, un quarteron de boîtes à lettres monte la garde à la croisée des chemins. Des hommes, des femmes et des enfants ont donc décidé de vivre dans cette poussière grise, à l’envers des lignes connues, écrasés de chaleur et ne faisant confiance qu’à eux-mêmes...
L’arrêt pique-nique a lieu sous un arbre, à côté du
road café de Hampton. Vue de l’extérieur, la bâtisse n’offre rien de bien pimpant. On pousse la porte pour boire un soda avant de remonter dans le Chevy. Toutes les mêmes, ces gargotes de bords de routes, menu standard, couleurs qui claquent, ici dans le rouge sang et le vert pomme, cependant jamais pareilles, une myriade de détails les rendant uniques et attachantes.
S’enfonçant en direction du levant, on gravit quelques mamelons pelés. Un épineux a réussi à se tailler un royaume au milieu de la fournaise.
On atteint Burns au moment du goûter, l'horaire idéal pour chercher une chambre de motel. Il y a le choix. Les établissements sont presque vides. Pour nous, ce sera le
Days Inn ce soir. La chambre 225 est vaste, bien réfrigérée, et l’on pousse même l’insolence jusqu’à s’offrir un plongeon dans la piscine sous les bourrasques d’un orage naissant... Puis, comme il ne veut pas pleuvoir, on s’adonne à notre passion : parcourir les rues de la ville en essayant de rencontrer des gens. Ici, c’est facile. Comme les touristes ne sont pas légion, comme le centre de la bourgade est plutôt ramassé, on est servi en matière d’authenticité. La plupart des boutiques sont fermées. On croise pourtant des jeunes, des vieux, des travailleurs qui habitent ici et bossent ailleurs, ou l’inverse. Ils nous disent tous qu’ils prennent leur temps. Qu’ils chérissent leur cité perdue. Que le désert est un puits de lumière.
Si vous avez quatre minutes devant vous, voici un petit diaporama réalisé dans les rues de Burns ce soir-là, en attendant de dîner au steak-house Meat Hook, une référence dans la région...
Se lever à 7 heures du matin un samedi, ce n’est guère raisonnable. Il faut dire que la climatisation nous a soufflé l’air frais dans le visage tout au long de la nuit, dans un ronflement d’enfer, alors se réveiller si tôt ne veut rien dire puisqu’on n’a presque pas dormi... On prend le
breakfast à la réception du motel en compagnie d’une famille d’obèses, tous, le père, la mère, les trois enfants, qui tartinent leur pain de mie au beurre de cacahuète comme des humains qui auraient perdu tout jugement. Brrrr, ça fait froid dans le dos, enfin, plutôt chaud dans la panse !...
On passe au
Safeway chercher le grignoti du midi, on fait le plein de
regular, et le désert s’offre à nouveau à nos regards ébaubis.
Les entrées des ranches sont parfois très sobres, parfois ouvragées, mais toujours en accord avec l’esprit pionnier. Du soleil. Des chevaux. Un lasso.
L’US 78 traverse les vagues de sauge sans fin, avec seulement quelques traces de
settlements ici et là. Puisque nous avons du temps devant nous, nous faisons un crochet d’une quarantaine de miles pour visiter l’incroyable
Pete French Round Barn, dont le superbe
visitor center est tenu par Richard « Dick » Jenkins, un type hors du commun originaire du site, où il réside toujours. Professeur de musique à la retraite, il a tenu à revenir au berceau afin d'informer les visiteurs sur la richesse de son Vide. On discute très longtemps avec lui. Il me dégote un cd rare, des tubes des Beatles repris par des maîtres du Bluegrass. On lui achète plusieurs livres, alors il nous en offre un. Et l’on découvre l’édifice.
Il fait frais à l’intérieur de la ferme, où l’ombre épaisse amortit tous les sons.
La charpente inextricable est restée intacte, cent trente ans plus tard...
On reprend la route. Même si la lassitude peut se concevoir après tant de miles avalés sous les couleurs neutres, les courbes et les odeurs m’envoûtent. Le rien, à ce stade, devient abandon symbolique, ou beauté palpable.
Le relief est plus marqué au passage des
Steens Mountains.
On mange à l’ombre, sous les plots épars d’une station service désaffectée, à la jonction de l’US 78 et de l’US 95. Deux
bikers du
Washington s’arrêtent aussi pour se dégourdir les jambes et discutent un moment avec nous. Ensemble, on aide une pauvre Californienne complètement désorientée à trouver la route de Vale, OR, où elle doit rejoindre des amis pour assister à un rodéo. Elle nous confie haïr le désert, mais le haïr à un point !... Comme quoi les égouts et les douleurs...
Nous entrons dans Jordan Valley à 15h 30.
Nous avions envisagé camper mais le terrain et les sites sont gigadéglingués, taillés en plein cagnard à la sortie de la bourgade. Tope-là, ce sera le
Jim’s Motel. Le gérant nous demande ce que l’on vient faire à Jordan Valley, avec la question rituelle que l’on nous pose depuis notre arrivée dans le Northwest :
«Vous venez rendre visite à la famille ?». Pour une fois, c’est presque ça :
« Non, mais nous avons rendez-vous avec des cowboys ». Etonnement.
« Des cowboys de Jordan Valley ?!... Mais qui donc ? ». Je prononce comme je peux, en faisant de mon mieux.
« John and Bobbi ». Alors là, les bras sont brandis vers le ciel, on rit, on chante, et je dois tout expliquer depuis le début...
En fait, Jim tient la station-service, mais le motel en dépend.
Jim peut aussi réparer tous les véhicules qui tombent en rade dans ce repli caché de la planète. Décor américain.
En face, il y a le mini-vend-tout de Mrs Z’S. On y croise dans la journée la population entière du coin, enfin, quelques dizaines de personnes au total, du sheriff aux camionneurs, en passant par la postière, le tenancier du restaurant, l’électricien, les cowboys et tout le toutime...
Pour le reste, Jordan Valley est un petit paradis au milieu de l’enfer, ou le contraire, selon la perception qu’on a du
Big Empty. Certaines façades sentent le début de la fin.
Quant au
Sahara motel, il est fermé pour de bon. Mais les transfos fonctionnent à merveille. Remarquez, tant mieux !...
J’aime le côté graphique des bourgades américaines. Celle-ci n’échappe pas à la règle.
Ceci dit, il est bientôt dix-neuf heures mine de rien. On s’affaire dans la chambre. Toute la famille à la douche, habits de sortie,
check-up des cadeaux officiels et personnels rapportés de
France. En un saut de Chevrolet, nous voici arrivés sur le parking du
Old Basque Inn, le seul vrai restaurant de Jordan Valley, sans réelle concurrence à moins de 100 miles à la ronde. C’est ici que doit avoir lieu la rencontre avec les cowboys. Nous arrivons un peu en avance et nous nous installons sur un banc, sous le portique, à l’abri des rayons du soleil encore haut dans le ciel. Tension. Bien-être. C’est toujours la même chose lorsqu’on voit des gens pour la première fois...
... Dès que possible, je vous raconterai cette étonnante soirée avec John et Bobbi. Car au moment où la porte du restaurant s’ouvre en ce samedi 27 juillet, nous ne savons pas encore que trois journées exceptionnelles vont marquer notre existence à jamais...