Le "tour du monde"... Ca sonne tellement bien ; absolu et définitif. Après que l'on ait dit ça, dans une conversation, le silence se fait et l'on sent monter l'admiration et l'envie comme une lame de fond... Bien, bon.
Ceci dit, s'il s'agit avant tout de "vivre de grandes choses", il y a tout-à-fait moyen de le faire par chez nous, pas besoin d'aller trimballer ses richesses dans les bidonvilles de
Calcutta pour ça...
On a souvent tendance à penser que plus on ira loin, plus on vivra des choses extraordinaires. C'est faux, bien entendu ; c'est simplement le choc culturel et paysager (ce qu'on appelle "le dépaysement") qui donne à une simple crevaison de pneu l'allure d'un événement digne d'être raconté
(monblog.fr : "aujourd'hui j'ai crevé devant le temple des mille bouddhas, heureusement de braves autochtones m'ont aidé, les tibétains sont quand même blablabla...").
Imaginons un japonais raconter sur son blog qu'il a crevé sous la Tour Eiffel... Trépidant, non ?
Un tour d'Europe à vélo par exemple, voilà qui paraît largement moins excitant... Et pourtant, parcourir les racines de notre civilisation, des remparts de Rhodes au Mur d'Hadrien, de Dun Aengus à Escurial, de Clonmacnois à Gortyne... Sans parler des paysages, des fjords norvégiens aux plages crétoises en passant par les glaciers alpins où naissent tous les grands fleuves d'Europe... Il y a de quoi passer des mois à se balader... Et bien entendu, des tas de rencontres à faire et de choses à voir, au gré des festivals, festivités et célébrations diverses qui rythment la vie des peuples d'Europe.
Donc la question n'est pas "est-ce raisonnable de le faire maintenant?" mais "pourquoi, maintenant, est-ce que je pense que j'ai besoin de faire ça?"... Que cherches-tu en te lançant ce défi ? As-tu une curiosité insatiable envers ces cultures (tu aurais alors déjà beaucoup lu et vu à leurs sujets) ? Veux-tu assouvir un besoin d'accomplir quelque chose de très grand ? Une reconnaissance de tes pairs ? Un défi sportif ? Souhaites-tu approfondir tes connaissances ethnologiques en allant sur le terrain ? Ressens-tu le besoin de t'éloigner un certain temps de ton cercle de proches, de faire quelque chose de particulièrement épatant, afin de pouvoir revenir grandi et changé ?
Bref, avant de foncer tête baissée chez le vélociste du coin pour commander tes Ortlieb, un peu d'introspection ne fera pas de mal...
Je n'essaie pas de te dissuader ; mais je ne crois pas aux vertus magiques du "voyage vers l'Orient" tel que le font la plupart de routards. Je connais pas mal de personnes qui ont voyagé plusieurs mois en
Inde, mues par ce même genre de désir d'exotisme, qui ont fait de belles photos, un joli blog, puis une fois revenus en
France, on repris leur traintrain et n'ont pour ainsi dire rien retiré de personnel de leur voyage, si ce n'est quelques occasions de raconter des histoires dans les dîners en ville. En somme, aucun accomplissement mental ou spirituel...
Par-contre, je connais également des vieux cyclistes qui parcourent modestement les routes toutes l'année, une semaine par-ci, deux semaines par-là, en
France, en Hollande, au
Danemark, en
Grèce, etc. et qui, grâce à tout ces petits voyages, se sont forgé une belle ouverture d'esprit, une culture riche, et une grande sagesse...
Tout est dans le sens qu'on donne aux choses...
Quand on prend la route, c'est rarement pour les raisons que l'on évoque à haute voix, mais la plupart du temps, on ne le sait pas soi-même ; on le découvre en chemin... Si on ne s'est pas trompé de direction dès le départ.
Bon, après tout ce blabla un peu prétentieux, je te souhaite quand même bonne route, quelle qu'elle soit

, et laisse Brel conclure : "le talent, c'est avoir envie"...