Coloured
Abandonnée dans les hauts plateaux du Great
Karoo, cernée de mesas, Carnarvon est un peu aux métis, les
coloured, et toutes proportions gardées, ce que
Soweto est aux noirs, un symbole de leurs luttes.
Au début de l’apartheid, un obscur fonctionnaire métis a blanchi, falsifiant leurs papiers, plusieurs centaines de noirs, noirs comme la mine qui les employait, en métis bon teint, leur évitant d’être renvoyés dans leurs territoires d’origine, les tristement célèbres
homelands.
Plus tard, lorsque les blancs ont voté la construction d’un township à l’extérieur de la ville, elle qui n’en avait jamais eu, les métis ont résisté. De grève en boycott, ils ont obtenu l’annulation de la mesure, les blancs se contentant, comme par le passé, de la rue principale comme frontière symbolique.
De bonne heure ce matin une bonne centaine d’hommes, en bleu de travail, attendent par grappes aux carrefours un hypothétique embarquement pour une ferme ou un chantier. Je n’en verrai pas moins deux heures plus tard.
Le temps semble ne pas compter ici et tandis que le garage Autohaus Göbel répare sur la voiture les outrages du
Lesotho, on me sert dans un coffee shop vert citron, où tout est écrit en afrikaans, les plus infects
scones du pays. Mais cette nuit, le camping municipal était le moins cher du voyage (1,8€)
Carnarvon continue donc d’être remarquable.
Karoo Express
N’auriez-vous que deux jours à consacrer au
Karoo, pour tenter d’en approcher l’essence, que je vous recommanderais de vous rendre à Prince Albert via les petites pistes du massif du Swartberg, par les villages et les fermes, puis en franchissant le Swartberg Pass et idéalement en poussant jusqu’à Die Hel (l’enfer).
Je ne suis pas allé cette année jusqu’au bout de l’enfer, seulement quelques kilomètres, jusqu’au purgatoire, mais je me souviens de l’effet produit il y a deux ans :
Dans le Karoo semi-désertique, une piste de quarante kilomètres tantôt accrochée à la montagne, tantôt se faufilant dans des canyons mène à une vallée paradisiaque qu’on appelait la Vallée de l’Enfer. L’enfer c’était d’y accéder et ceux de l’extérieur lui avaient donné ce nom. Ceux de l’intérieur ne s’y étaient pas trompés: une vallée encaissée de cinq à six cent mètres de large sur quelques kilomètres de long où l’eau abonde et couverte d’arbres abritant du soleil. Sans autre moyen de rallier le monde qu’un unique sentier.
En 1900, pendant la guerre anglo-boer un général Boer découvre dans cette vallée une centaine de personnes, blanches et vêtues de peaux de bête. Ils sont là depuis des générations sans aucun contact avec l’extérieur. Ce sont des descendants de huguenots (des gars de chez nous donc, des Marais, Cordier et autres Joubert)
La piste ne sera construite qu’en 1960 et dès lors la vallée se videra lentement. Le dernier habitant est parti en 1991. La dizaine de maisons qu’occupaient ces pionniers égarés ou sages, abandonnées les unes après les autres menaçaient ruine. Elles sont en cours de restauration grâce à une fondation.
De forme cubique avec toit terrasse, parfaitement fondues dans la roche environnante dont-elles sont faites elles ressemblent aux maisons d’adobe du Nouveau Mexique
Nous bivouaquons près du torrent, seuls, habités.
Si on accepte la théorie selon laquelle cette région du monde est le berceau de l’humanité, que de là sont partis nos ancêtres communs, suivant le Rift pour coloniser le monde, il est troublant qu’au moment où l’espèce atteint une sorte d’apogée blanche, on découvre au pays des sauvages des représentants de cette race habillés de peaux de bêtes.
Certes Prince Albert est désormais fréquentée par la
upper class du
Cap et il ne manque rien de l’
Historic Hotel au musée léché et aux nombreux restaurants où l’on sert même des plats
gay friendly. Mais tout y est bon et beau et on a ses faiblesses.
Vol de nuit
(En attente du) Vol BA 042
Le Cap-
Londres 30 mars 22h10. A cette heure il n’y aura rien à voir et viendront les questions.
Pourquoi venir en
Afrique Australe ? Pourquoi, surtout, y revenir sans relâche ?
Pour ses déserts immenses, ses escarpements et ses canyons ? Pour ses côtes qui, d’un océan à l’autre, donnent tout son sens au mot sauvage ? Pour ses hardes d’antilopes par dizaines d’espèces, du lilliputien dik dik au majestueux éland du
Cap ? Pour l’architecture
Cape dutch ou celle des huttes, pour les cultures ? Pour la compagnie des africains ? Pour les populations « exotiques », les San, les Himba, les Basotho ? Pour l’été en hiver ? Pour l’impression, en particulier en
Afrique du Sud, d’être dans l’histoire en marche ?
Même si tout cela et même moins que cela justifierait le voyage, d’autres pays, d’autres contrées l’offrent.
Alors pourquoi ? Qu’y a-t-il d’unique en
Afrique Australe (et de l’Est)?
Il y a la possibilité d’une journée au petit-déjeuner partagé avec les graciles girafes, au midi troublé par les hippopotames glougloutant, au crépuscule à guetter les hardes d’éléphants au point d’eau et aux nuits rugissantes.
Et c’est bien ce truc de (grand) gamin qui nous amène ici, n’est-ce pas ?