C'est pas seulement le trajet, c'est un tout. Tu as focalisé sur le trajet avec ton exemple... heu... comment dire... merveilleusement déjanté parce que les citations à la fin de mon message portaient dessus, mais l'idée était plus générale. La difficulté (je ne parle pas de la mort de quelqu'un), les désagréments, les imprévus apportent du piment au voyage et la satisfaction de les avoir surmontés. C'est vrai que c'est un peu masochiste. Pourquoi crois-tu que tellement de voyageurs aiment l'
Inde? Parce que l'
Inde, c'est dur... Bien sûr, il y a d'autres raisons, mais l'une des raisons principales est celle-ci. Plus c'est dur, plus on aime. Après, ça veut pas dire que chaque voyage doit être dur. Ca dépend du moment. Parfois, on veut lézarder au soleil,
no problema amigo, et faire un petit voyage pépère. Ou un week-end classe en amoureux. Là oui, on préfère éviter les difficultés. Mais vouloir que tous ses voyages baignent dans l'huile, je comprends pas, ça me dépasse... Parce qu'au final, nos meilleurs souvenirs de voyage, ce sont rarement des souvenirs de visite d'un monument gnan gnan, même si on peut les aimer aussi. Puisqu'on parle de monuments et de l'un des plus beaux sur terre, perso, l'un de mes meilleurs souvenirs du Taj Mahal (que j'ai vu deux fois et que j'adore) c'est de m'être fait attaquer par des bandes de singes les deux fois. Je revois les tronches de ces adorables bestioles qui, sur le moment m'ont quand même bien fait chier, mais qui me font sourire maintenant. Il y a dix ans, je vivais en
Thaïlande et je devais ressortir tous les mois du territoire pour re-avoir un permis de 30 jours. Je me tapais 20 heures de train en 3ème classe jusqu'à la
Malaisie, j'y restais 5 minutes et je revenais en
Thaïlande. A nouveau 20 heures de train et voilà. Ce trajet (40 heures de train quasiment de suite) tous les mois a fini par me fatiguer, physiquement (j'ai fait ça pendant quatre ans). Mais le moment que j'aimais, qui me donnait un peu d'adrénaline, c'est quand on entrait dans les provinces musulmanes du sud, insurgées contre le pouvoir central. Il y avait souvent des bombes et certains trains ont d'ailleurs sauté. J'étais le seul blanc du wagon, entouré de toutes sortes d'animaux, et de musulmans généralement très sympathiques mais parfois un peu inquiétants pour certains (je me rappelle par exemple ce type qui découpait sa viande avec un grand couteau recourbé et qui m'a fixé d'une manière pas très amène pendant des dizaines de minutes avec ce couteau dans la main). En
Chine, j'adorais aller à la gare, où personne ne parle autre chose que le chinois, pour acheter mes billets de train. Queue à n'en plus finir; arrivée au guichet, incompréhension (au début, car après, je me débrouillai en chinois); personnes derrière moi qui m'aident, qui commencent à commenter le voyage du
lao wai... Bien sûr, j'aurais pu passer par une agence et avoir mon billet en 5 minutes. Mais non, moi je voulais "gagner" mes billets par moi-même. Et ça m'a permis de rencontrer des personnes, de garder contact avec certaines d'entre elles, ou de simplement discuter... Ce sont de petits trucs, rien de bien extraordinaire. Mais ce genre de petits petits problèmes, de petits désagréments, il y en a mille comme ça et ce sont eux qui font le sel d'un voyage ou d'un séjour à l'étranger.
On pourrait parler d'avant le départ, la préparation - petite ou grande, et dans mon cas, elle est de plus en plus petite - du voyage donne une excitation certaine. Or j'ai l'impression que de plus en plus de personnes veulent avoir leur "travail" complètement mâché. Il suffit de regarder ce forum; il y a des fils où tu vois 23 000 demandes de conseil... "est-ce cette guest house est tout à fait bien placée?", "est-ce que le bus pour X passe à 16h42 ou 16h45?", "est-ce que le laveur de chiottes de la guest house parle anglais?"......... Parfois je me dis "merde, mais vas-y, va voir au lieu de poser toutes ces questions à la mord-moi-le-noeud !" Qu'est-ce que c'est que ce monde où on veut être sûr de tout et ne surtout pas faire face à l'imprévu, à la difficulté, même la moindre? Mais on n'est pas des robots, putain... On est des êtres humains, avec nos forces et nos faiblesses, avec nos envies et nos difficultés... Un voyage, c'est comme éduquer un enfant: si tu lui donnes tout avec une cuillère d'argent dans la bouche, tu crois qu'il va apprendre la vie? Bah non. Et le voyage, c'est pareil... On peut demander des conseils, se renseigner. Mais à un moment, comme le disait la personne qui a ouvert le fil, il faut partir et
basta.
On peut parler des trajets. Bien sûr que si tu veux aller de
France à Bornéo, je te conseillerai l'avion et non le canoë sur l'océan. Mais ensuite, une fois sur place, tu profites plus de ton voyage, tu t'imprègnes plus de l'endroit, tu sens plus les choses et les gens, tu fais plus de rencontres si tu voyages un peu à la dure. Ca veut pas forcément dire à dos d'âne dans l'Himalaya ou en barque dans le Sahara (je précise parce que tu es capable de me sortir ce genre de "contre-exemple"

). Mais une bonne trentaine d'heures en bus ou en train, surtout si tu fais des rencontres ou si ce que tu vois à l'extérieur est magnifique, bah c'est un beau petit souvenir. Un souvenir plus fort qu'un aseptisé trajet en avion que tu oublies un quart d'heure après être descendu de l'avion...
Enfin bon, voilà, c'étaient quelques pensées en vrac...