13ème jour : de Mammoth Lakes à El Portal
La journée et donc ce récit commence par une petite anecdote

. Ce matin nous quittons
Mammoth Lakes pour entrer dans le
parc de Yosemite. On a fait le plein de provisions pour ne pas avoir besoin de se ravitailler dans le parc, ce sera une visite en autonomie et non en gastronomie

! Qui viendrait jusque là dans le seul but de faire des découvertes culinaires ? Bon, il y en a certainement mais ce ne sera pas nous.
Je prépare donc le pique-nique dans la belle cuisine équipée que nous allons quitter ! Il reste des œufs dans le réfrigérateur que j’ai l’intention de cuire dur, c’est quand même plus pratique pour le transport ! Hop, les œufs dans la casserole d’eau bouillante et 12 minutes plus tard, dans l’évier où un peu d’eau froide les aidera à refroidir. Mes œufs roulent, un, deux, trois sur l’inox brillant et avant que j’ai eu le temps de réagir, vont disparaitre dans le trou d’évacuation

.
Je suis perplexe... il n’y aurait donc pas de grille de protection ? Impossible, mes œufs ne doivent pas être très loin. Je tâtonne autour de l’évier, tiens, un bouton drôlement placé. J’appuie. Le bruit me fait sursauter. Qui a mis le mixer en route ? Et puis en un éclair je me souviens. Quand j’étais jeune (il y a bien longtemps), j’ai en effet passé quelques temps dans une famille américaine dont la cuisine était équipée d’un broyeur intégré à l’évier. Les légumes étaient épluchés directement dans le bac, un peu d’eau, une pression sur le bouton et puis plus rien ! Une invention géniale

! Je ne comprends pas que cette idée n’ait pas conquis l’Europe !?
En attendant adieu les œufs

! La salade de midi sera végétarienne

et mes ados ne manqueront pas de me rappeler régulièrement cet épisode peu glorieux de notre roadtrip version culinaire

. Mais voilà que je m’égare et prends du retard, mettons nous en route sans plus tarder pour
Yosemite Park.
Il fait beau, pas trop chaud, le temps idéal

. Nous partons par la 395 (oui, je sais, c’est la 3ème fois mais je ne me lasse pas de cette route, facile de surcroit) et une demi-heure plus tard, bifurquons sur cette fameuse
Tioga road qui fait couler tellement d’encre ! Nous avons la journée pour profiter de cette belle route. Arrivée prévue le soir au
Yosemite view lodge d’El Portal.
Nous présentons notre pass au ranger de service - « Have a good day !» - et nous garons au petit parking situé juste après la cahute, sur la droite. J’ai en effet prévu, comme mise en jambe, une balade à
Gaylor lakes. Sur le net, elle a un « scenery factor » à 4/5 et surtout, un « crowd factor » à 2/5. Avec une difficulté qualifiée de moyenne, elle semble faite pour nous. J’ai beaucoup travaillé la préparation de ces deux jours et demi dans le
parc de Yosemite, souhaitant voir l’essentiel mais éviter les erreurs, source de déceptions pour beaucoup. Compliqué en juillet-août à quelques heures à peine de
San Francisco.
Nous attaquons donc la rando Gaylor lake et tout de suite, ça monte sec mais dans la forêt, à l’ombre. J’avais prévenu tout le monde, on y va doucement, on photographie les marmottes, ça râle un peu dans les rangs mais on avance

.
Puis les arbres s’éclaircissent, on arrive sur la crête de granit blanc, sur le toit de
Yosemite. Petite descente en replongeant dans un bouquet de conifères qui me vaut quelques remarques acerbes de mon geek d’ado :
« et ça, il va falloir le remonter ! »
Et oui, c’est une rando en one way, aller-retour par le même chemin. Je n’aime pas trop non plus mais quelquefois on n’a pas le choix.
Le sentier nous amène au bord du lac, il s’agit de
Middle Gaylor Lake, Lower Lake au sud, n’est pas visible. Nous suivons la rive, herbe douce comme des cheveux de bébé, fleurettes multicolores, paysage alpin, puis un petit ruisseau qui nous conduira à
Upper Gaylor lake. Nouvelle remarque du même personnage :
« ça monte encore ! »
. Oui, c’est un faut plat, un peu longuet mais tellement joli, qui serpente dans une prairie au milieu des montagnes avec des vues formidables sur la
Tioga pass valley, les
monts Dana et
Kuna Crest.
Mais les ados ne sont pas plus sensibles aux charmes de la montagne qu’à ceux de la randonnée

. Ils resteront sur les berges de Upper lake où en plus
« y a même pas de réseau ! » Nous, « les vieux », on met les bouchées doubles et on accélère le pas. On longe le lac sur la gauche (quelle pureté, cette eau !) en file indienne sur un étroit sentier, on attaque la dernière montée, pas la moindre, vers
Great Sierra Mine qu’on atteint finalement rapidement. Les enfants sont là-bas, des petits points minuscules et comme toujours dans ces cas là, malgré leur âge, malgré tout, je n’ai pas l’esprit tranquille, un vague remord à l’âme

. La mine en elle-même, c’est un trou, quelques pierres, et il faut faire marcher son imagination pour lui prêter un peu de vie - pas grave, en général, je n’en manque pas - mais la vue, la vue vaut tous les efforts consentis.



En s’élevant de quelques mètres, nous voilà devenus de connivence avec ces grands oiseaux qui planent entre deux courants d’air. A nos pieds, les lacs dans un écrin de verdure, tâches argentées qui brillent sous les rayons du soleil, les roches qui cascadent et s’empilent dans un équilibre parfois improbable, les pics qui déchirent le ciel, y attrapent des nuages sombres comme la nuit et là-bas, juste à côté de nous, presqu’à portée de main, de la neige, blanche sur le gris de la pierre.
Comme d’habitude, je suis déchirée, le chemin qui continue, qui part dans la montagne, plus loin, et en bas les petits points, les ados, mes enfants

. Voyager en groupe, que ce soit en famille ou entre amis, c’est toujours des renoncements

, des compromis, des efforts sinon, ça ne marche pas. Avec des petits ou des grands, la problématique change un peu de forme mais le fond reste le même. Là, je n’ai pas vraiment eu à choisir, le ciel, où de gros cumulus noirs commençaient à se bousculer, a choisi pour nous. Descente rapide, récupération des ados reposés mais toujours boudeurs

et retour par le même chemin dans un vent frais sentant la pluie.
Comme toujours, la descente a duré moins longtemps que la montée. Lorsqu’on arrive à la voiture, le ciel, gris, lourd, étend sur nous une chape de plomb. Au loin, des flèches de feu zèbrent déjà l’horizon. Les ados ont faim. L’orage menace

. Nous décidons de rouler un peu, de tenter de lui échapper. Direction Tuolumne Meadows. Sur la route, les voitures se suivent à la file indienne. Il y a foule partout. Après le silence et la quiétude du matin, c’est le choc

. Des larmes de rage tombent du ciel, de gros sanglots rauques secouent les montagnes. L’imposante masse nuageuse s’est déchirée avec fracas. Sa force impressionne. Mais la colère de l’enfant terrible, heureusement pour nous, est aussi brève qu’intense. Lorsque nous nous garons à Tuolumne Meadows, nous n’essuyons que quelques larmes.
Tuolumne Meadow, et au milieu coule une rivière

. La prairie sort de l’orage ruisselante, resplendissante. Le vert de l’herbe s’ébroue dans la brise fraîche qui chasse les nuages. Quelques gouttes encore pour troubler l’onde qui s’étire entre des berges douces et de l’autre côté, à la lisière d’une sombre forêt de sapins, indifférents à l’agitation de la route et des cieux, un troupeau de biches broute paisiblement. Le pas lent et placide, elles suivent un magnifique cerf aux bois arrogants comme couverts de velours. J’en oublie la grisaille, la pluie, le monde entier qui s’est donné rendez-vous ici, jusqu’à mon sandwich dans le fond de ma poche. Dire que je n’avais même pas prévu de m’arrêter !
Nous marquerons un nouveau stop à l’extrémité sud de
Tenaya lake. Ce lac, que l’on devine joli pourtant, a peiné à nous séduire, souffrant du manque de lumière qui ne parvenait pas à s’imposer, reflétant la grisaille du granit, cerné par le gris perlé de la roche, enveloppé d’un voile grisâtre encore lourd d’humidité.

A
Olmsted Point, le parking a débordé, trop plein de voitures venues de tous horizons, amas de passagers agglutinés derrière des barrières scellées

. Il est conseillé de descendre le chemin à travers les arbres, à peine 400m, un quart d’heure avant d’atteindre le clou du spectacle. Peu s’engage sur le sentier rocailleux et sur le vaste plateau de roche claire, juste quelques personnes

! Tant pis pour eux, tant mieux pour nous

. Du site émane une force tranquille, tellurique. L’omniprésence du granit, lissé, modelé par le temps, l’obstination des pins, torturés mais fiers dont les racines percent la pierre mais qui élèvent vers le ciel et la vallée qu’ils dominent leur panache vert sombre d’aiguilles acérées. Leçon de vie. Nul besoin de préciser que j’ai aimé ce site, même sans soleil, même sans ciel bleu

. Il m’a impressionnée, dominée, engloutie en son sein. J’y ai voyagé jusqu’à ces ères glaciaires quand l’homme n’était pas même une promesse.
La descente s’est poursuivie vers la vallée par une belle route serpentant dans les forêts de pins, moins spectaculaire, plus habituelle mais avec, cependant, quelques jolis points de vue. A nouveau, la chaleur règne, l’air est moite, chargé du souvenir de l’orage et entre les sapins, une brume cotonneuse monte lentement.
Nous nous garons au parking de
Bridalveil fall. Les 10 minutes de marche pour rejoindre le pied des chutes ne sont qu’une formalité, route goudronnée, aucun dénivelé. Là, déception

! La mariée a trop dansé, de son voile, il ne reste que des lambeaux qui pendent lamentablement le long de la falaise

. J’avais bien lu que les chutes, en plein été, risquaient de s’avérer décevante, que leur débit était réduit drastiquement, qu’il ne fallait pas s’attendre au spectacle grandiose qu’elles présentent au printemps, juste après la fonte des neiges. J’avais oublié, enivrée par des rêves d’embruns, des visions d’arc en ciel, d’eau et de soleil mêlés

. Nous n’avons eu ni l’une, ni l’autre.
Il nous reste encore un peu de temps, et comme une légère brise pousse peu à peu la grisaille, nous reprenons la voiture et nous enfonçons dans la vallée. C’est la fin de l’après-midi ou le début de la soirée, ce moment un peu spécial où la lumière s’adoucit, devient caresse et nimbe pierres et arbres d’une chaleur presqu’humaine. C’est aussi celui où les visiteurs, rappelés par l’odeur de leur tanière, désertent les routes.
Nous apprécierons cette promenade motorisée, ponctuée de nombreux arrêts qui nous mènera jusqu’au village, nous permettant d’admirer, sous un ciel devenu soudain d’un bleu tout neuf,
El Capitan au Nord,
Sentinel Dome au sud, la petite chapelle, les ponts jetés sur la
Merced river qui joue avec les rayons d’un soleil mutin entre les branches des conifères.
Beaucoup de monde sur les chemins pédestres que nous apercevrons, les hébergements marquent tous complet et le village déborde de touristes de tous horizons. C’est décidé, nous ne reviendrons pas demain matin comme nous l’avions prévu. Envolés
Lower Yosemite Fall,
Vernal Fall et
Cook’s Meadow, nous changeons le programme et décidons de consacrer la journée à venir au secteur
Glacier. C’est une intuition commune qui nous anime et que nous avons été bien inspirés de suivre

! Visiter
Yosemite NP en survolant à peine sa vallée, est-ce bien raisonnable ? Je réponds « oui », je le clame d’une voix haute et ferme

.
Yosemite NP, sans sa célèbre vallée figurera dans mon top 5. Nous reviendrons un jour, au printemps, pour ses chutes fameuses.
Route vers le
Yosemite view lodge d’El Portal. J’ai lu des horreurs sur cet hôtel mais je l’ai tout de même choisi, essentiellement pour sa localisation à 10 petites minutes de l’entrée du parc. Je suis sur mes gardes, prête à presque tout. Les ados, à qui j’ai montré les photos de l’hôtel sur internet parlent en ricanant du « pénitencier » qui nous attend ce soir

. Est-ce le soleil qui nous accompagne ? Je trouve l’emplacement presque séduisant, les bâtiments pas très hauts le long de la rivière, l’environnement forestier, le bref sourire de l’accueil, que demande le peuple ! Nous sommes upgradés, 2 chambres, 2 salles de bain, un coin cuisine, une clim efficace, le tout propre, à condition de ne pas trop regarder dans les coins. On profite de la piscine ouverte en soirée. On dinera dans la chambre, nous avons fait le plein de victuaille la veille avant d’entrer dans le parc. Une bonne étape qui répond à nos besoins.
Coups de cœur du jour :
- La rando des Gaylor Lakes, j’aurais voulu continuer plus loin encore.
- Tuolumne Meadows et son cadre enchanteur.
- Olmsted Point pour le mystère et la magie qui se dégage de ce lieu où, j’en suis certaine, se cachent quelques créatures fantastiques venues tout droit des temps anciens.
Regrets :
-
Yosemite Valley et les chutes mais je crois que le plein été n’est décidément pas le meilleur moment pour en découvrir les charmes.
Demain, nous passerons toute la journée dans le parc...