Bonsoir Monsieur!
D’abord, je dis mille fois MERCI pour votre réponse si riches en informations... Et en même temps, je m’excuse pour mon énorme retard...
Riches de très nombreux suffixes (entre trois cents et six cents selon les dialectes), les langues eskimo-aléoutiennes sont agglutinantes et effectivement largement polysynthétiques, certains spécialistes n'hésitant pas à dénombrer jusqu'à douze cas, ce chiffre pouvant varier selon qu'on considère ou non tel ou tel suffixe comme désinence casuelle à proprement parler.
... jusqu’à douze cas. Pas mal, ce chiffre...
Je connais cette esquisse grammaticale de chez Lincom, claire et remarquablement bien rédigée !
... "
remarquablement bien rédigée", cela veut dire quoi ?! En tout cas, un jugement sévère et possiblement pas du tout faux. Petite histoire vécue récemment : dans une bibliothèque africaniste, j’ai mis le nez sur un tout nouveau livre, à un titre un peu (ou : assez ?) racoleur :
Zialo : the newly-discovered Mande language of Guinea, par un linguiste russe, de nom Kirill V. Babaev, édité chez Lincom Europa en 2010. Donc, dû à ce titre, j’ai lu les premières pages : ey, quelles fautes... ! Je ne crois pas que ce livre ait vu un correcteur... si oui, lui était assez aveugle.
Les Allemands ont raison de dire « die Inuit », étant donné qu'ils se conforment à la grammaire de la langue, et les Français devraient agir de même...
D’accord, peut-être, dans ce cas, les Français sont devenus victimes de leur forte tendance à pluraliser. Je pense p.ex. à la monnaie : 3 dollars, 4 euros, 5 livres, par contre, en allemand, 3 Dollar, 4 Euro, 5 Pfund (s’il s’agit d’une somme d’argent). O.k., l’allemand ne prend toujours pas le singulier, il y a aussi des formes au pluriel (3 Kronen)...
Telle est en effet la règle que le spécialiste Louis-Jacques Dorais énonce clairement dans son excellent Inuit uqausingit - manuel de langue inuit (Inuksiutiit Katimajiit, 1975), méthode que je recommande chaudement à quiconque souhaite débuter l'étude de ce langage. Celle de mesdames Dolores Ortiz et Luisa Kanarjuaq (Conversation inuit - inuktitut uqariursautiit) en constitue le complément idéal, les enregistrements fournis avec cette dernière étant plus que bienvenus !
O.k., noté !
Un petit compte-rendu en a été établi ici
.
Merci ! Vraiment intéressant...
+
Tukilik - an Inuktitut grammar for all de Louis-Jacques Dorais (Inuksiutiit Katimajiit, 1988) ;
+ Introductory Inuktitut - reference grammar de Mick Mallon & Alexina Kublu (Ittukuluuk Language Programs, 1995) ;
+
Inuktituorutit - grammaire purement esquimaude de Lucien Schneider (1976), excellente mais répartie sur plusieurs cycles et plutôt destinée aux collégiens & lycéens !
Pour être sûr, quant à ces trois recommandations, il ne s’agit pas de manuels mais de descriptions linguistiques, non ?! Et je suppose que vous opteriez pour Dorais 1988...
Je ne connais a priori pas beaucoup de langues comptant des pronoms logophoriques comme il s'en trouve notamment dans la famille tchadique ou nigéro-congolaise – je pense évidemment au mwaghavul/mupun, au gokana, au rigwe, au yoruba, à l'igbo et à l'ewe qui ont fait l'objet de nombreux articles linguistiques...
Exactement, c’est ce que je connais aussi : quelques langues de la famille afro-asiatique dont la sous-famille tchadique (kera, lele, mupun, pero, sura), des langues de la famille nigéro-congolaise dont les sous-familles kwa (engenni, éwé, fon, igbo, tiv, yoruba), benue-congo (efik, gokana, leggbó, tikar), gur (dogon) et adamawa-oubangienne (banda, gbaya, mundang, zande) mais aussi les quelques langues de la famille nilo-saharienne dont la sous-famille soudanique-centrale (bagiro, bongo, lugbara, mangbetu, yulu) et aussi les quelques dialectes du sonraï (p.ex. celui de Diré/Mali). Et jusqu’ici, je n’ai jamais lu dans des articles qu’on attribuait aux langues
mandé l’existence des pronoms logophoriques. Mais : il y a bien des langues mandé à des pronoms logophoriques dont le bisa, le busa, le
bozo (plus précisément, le tieyaxo et le sorogaama) et aussi le wan, langue mandé sud-est, parlé en Côte-d’Ivoire. Et je suppose qu’il y en a encore d’autres...
Lesley Stirling a rédigé un ouvrage passionnant (Switch-reference & discourse representation
, Cambridge University Press, 1993) qui aborde le sujet de manière très détaillée aux chapitres I & IV. Procurez-vous-le, si ce n'est pas déjà fait !
Non, je ne le connais pas. Noté. A prêter...
Sauf grossière erreur de ma part, il n'en demeure pas moins que c'est le mupun (ou mwaghavul) qui qui possède le système logophorique le plus développé au monde et peut-être confirmerez-vous ce fait...
Oui, je peux le confirmer. C’est vraiment le mupun dont le système logophorique est assez élaboré (c.à.d. je ne connais aucune autre langue en Afrique et ailleurs à un système encore plus élaboré !) : j’ai jeté un coup d’œil dans la grammaire de Frajzyngier, tchadiste très renommé (University of
Colorado) que vous connaissez certainement, sa
Grammar of Mupun, œuvre standard de l’Afrikanistik d’aujourd’hui : bon, il y a 3 sets de pronoms en mupun (F. différencie entre Set A, Set B et Set C) :
Set A (suj/obj) :
3p. masc. sg. : wur3p. fém. sg. :
war3p. pl :
mo
Set B (suj – obj) :
3p. masc. sg. : ‘di – ‘din
3p. fém. sg. : ‘de – ‘de
3p. pl : ‘du – ‘dun
(le /
'd/ est une occlusive alvéolaire glottalisée)
Set C (suj) :
3p. masc. sg. : gwar
3p. fém. sg. : paa
3p. pl : nuwa
Il faut comparer (1) et (2), (3) et (4)... :
(1)
Wu/wa/mo sat ni wu/wa/mo ta ‘dee n jos.he1/she1/they1 say COMP he2/she2/they2 stop stay PREP Jos
"He1/she1/they1 said that he2/she2/they2 stopped over in Jos."
(2)
Wu/wa/mo sat ni ‘di/’de/’du ta ‘dee n jos.he1/she1/they1 say COMP he1/she1/they1 stop stay PREP Jos
"He1/she1/they1 said that he1/she1/they1 stopped over in Jos."
Les pronoms d’objet se présentent de la même manière que les pronoms de sujet :
(3)
Wu/wa sat ni n-nas wur/war.he1/she1 say COMP I-beat him2/her2
"He1/she1 said that I beat him2/her2."
(4)
Wu/wa sat ni n-nas ‘din/‘de.he1/she1 say COMP I-beat him1/her1
"He1/she1 said that I beat him1/her1."
La distinction entre discours direct et discours rapporté (indirect) est marquée également par les pronoms du set B :
(5)
Wu sat ni ‘di n nas an.he1 say COMP he1 FUT beat me
"He1 said he1 will beat me."
(6)
Wu sat ni an nas ha.he1 say COMP I-FUT beat you (sg.)
"He said : I will beat you."
Le système distingue aussi si 3p. sg. (he/she) appartient à 3p. pl (they/them) ou non :
(7)
Wu/wa sat ni n nas mo.he1/she1 say COMP I beat them2
"He1/she1 said that I beat them2." (
He/she ne relève pas de à
them)
(8)
Wu/wa sat ni n nas ‘dun.he1/she1 say COMP I beat them1
"He1/she1 said that I beat them1." (
He/she relève de
them)
(9)
Wu sat ni ta ‘du ‘dee n jos.he say COMP stop they stay PREP Jos
"He said they stopped over in Jos." (
He relève de
they)
La relation entre set A et set C est plus complexe que celle entre set A et set B : le mupun a un set de pronoms (= set C), qui renvoient à l’
addressee de la proposition principale (
matrix clause) dont le verb est un
verbum dicendi. Au cas où le pronom de la 3e personne (
he) de la proposition subordonnée (
embedded clause) renvoyerait à l’
addressee (
him) et non au speaker (
I) de la proposition principale, on emploie les pronoms du set C (voir ex.11/13), mais jamais ceux du set B. Par contre, si la référence dans la proposition subordonnée est faite à des personnes autres que l’
addressee de la proposition principale, on emploie exclusivement les pronoms du set A (voir ex.10/12) :
(10)
N sat n-wur ni wur ji.I say PREP-him1 COMP he2 come
"I told him1 that he2 should come." (
him n’est pas
he)
(11)
N sat n-wur ni gwar ji.I say PREP-him1 COMP he1 come
"I told him1 that he1 should come." (
him =
he)
(12)
N sat n wur ni taaji wur dem n kaano.I say PREP him1 COMP PROH he2 go PREP Kano
"I told him1 that he2 may not go to Kano." (
him n’est pas
he)
(13)
N sat n wur ni taaji gwar dem n kaano.I say PREP him1 COMP PROH he1 go PREP Kano
"I told him1 that he1 may not go to Kano." (
him =
he)
Il y a d’autres particularités concernant les pronoms logophoriques en mupun mais j’arrête ici... J’espère avoir au moins évoqué un peu le système complexe des pronoms logophoriques de cette langue tchadique...
je pense évidemment au mwaghavul/mupun
Cela m’étonne un peu, au moins si vous assimilez "mwaghavul" à "mupun", si j’ai bien compris... A mon avis, les deux ne sont pas identiques mais bien différents. Et aussi selon Frajzyngier. Il écrit dans sa
Grammar of Mupun :
"
The similarities between Mwaghavul and Mupun are considerable, and the two languages are mutually intelligible. Speakers of both languages claim, however, that although they can understand each other to some degree, they cannot speak the other’s language. Since there is considerable understanding between Mwaghavul and Mupun, the two languages could be classified as dialects of the same language." (p.iv/introduction) et aussi :
"
Speakers of the three dialects [il s’agit de Jing, Jipaari et Sihin]
appear to be only mildly sensitive to the linguistic differences among them, while the awareness of the differences between Mupun and Mwaghavul or between Mupun and Angas is very high. In their own assessment, speakers of any of the dialects listed as Mupun claim that Mwaghavul and Angas are different languages. [...] Since the speakers of Mupun do not consider themselves to be a part of the Mwaghavul, we can see how the numerical superiority (Mwaghavul has several times as many speakers of Mupun) affects the perception of interrelationship between languages/dialects." (p.iv-v)
Des linguistes ont soulevé la question de la logophoricité du pronom réfléchi arménien ink'
(pour la 3ème personne du singulier) mais cette théorie ne fait pas l'unanimité...
Y a-t-il au fond des doutes concernant la – disons – "qualité logophorique" d’un pronom réfléchi ou se réfère-t-il ici à l’arménien seulement ?! Une réponse me serait très importante : en bozo-tieyaxo, une relation réfléchie peut être exprimée en deux manières : 1. par répétition d’un simple pronom personnel dans la position d’objet direct (= toujours devant le verbe !), 2. par un pronom réfléchi invariable
i (2. est plus courant que 1.). La particule
tòmò (grammaticalisée, venant du nom
tòmò "tête") peut renforcer la relation réfléchie en focalisant le pronom réfléchi (voir ex.2). Voici... :
(1)
N na n fèdè Madu ga.je PFF je séparer Madu PP
"Je me suis séparé de Madu."
(2)
A i tòmò lòkòi wai.il pr.réfl. PART circoncire aujourd’hui
"Il s’est circoncit lui-même ce jour-là."
Ce pronom réfléchi peut aussi entrer en fonction d’un pronom logophorique pour "désambiguer une ambiguïté" (ai-je traduit "âne" par "âne" ?!)...
(3)
A so a kadu faa.elle partir elle mari PP
"Elle est partie chez son mari." (pas son propre mari)
(4)
A so i kadu faa.elle partir LOG mari PP
"Elle est partie chez son (propre!) mari."
Exemple d’une proposition complexe, comme p.ex. dans un discours indirect :
(5)
A wo i ga a rò fuò.il1 dire LOG IFF elle FOC aimer
"Il1 dit que c’est elle qu’il1 aime."
Contrairement au bozo-tieyaxo, le bozo-sorogaama a un pronom logophorique du 3e personne du singulier qui ne sert qu’à cette fonction : le morphème
n (à ton haut !). (Ajout : le pronom personnel du 1ère personne du singulier
n est à ton bas). Exemples de mes propres dates recueillies au terrain... :
(6)
Musa yo a gana be.Musa dire il SBJF partir-PFF
"Musa dit qu’il vienne." (
Musa n’est pas identique à
il)
(7)
Musa yo n gana be.Musa dire LOG SBJF partir-PFF
"Musa dit qu’il vienne." (
Musa =
il)
(8)
A a tawaye gire nyèni.il1 ses2 pieds PL laver
"Il a lavé ses pieds." (les pieds d’une autre personne que lui)
(9)
A n tawaye gire nyèni.il1 LOG pieds PL laver
"Il s’est lavé les pieds." (ses propres pieds)
(FOC = focus, IFF = imperfectif, LOG = pr. logophorique, PFF = perfectif, PL = article défini du pluriel, PP = postposition, SBJF = subjonctif ; dans les exemples du bozo, la nasalité de maintes consonnes et voyelles est négligée !)
Le letton balte, le japonais, le coréen et certains dialectes du finnois (cf. l'emploi de se à la place de hän dans le discours indirect, en savo) [...] le cas de l'islandais moderne ou même du tsez nakho-daghestanien (caucasique), [...] Eux aussi caucasiques, l'ingouche et le tchétchène (noxchijn mott) [...] la plupart des parlers inuit tels l'inuktitut, le yup'ik ou le kalaallisut possèdent un marqueur logophorique (« -guuq », en inuktitut) impliquant que
Ce que j’apprends de ce que vous dites, c’est que la logophoricité n’est pas un phénomène aréal se limitant au continent africain (ce que j’ai cru d’abord). C’est vrai ?! Mais le phénomène est assez répandu en Afrique, c’est sûr, et aussi, me semble-t-il, aux langues caucasiques, non ?!
J’ai déjà lu qqch de Johanna Nichols. Mais quoi, je ne sais plus. Une top linguiste...
mais cela ne concerne là encore que la troisième personne du singulier...
Cela suscite une certaine incertitude de chez moi. Dans Blecke 1996 et aussi dans mes propres dates, il n’y a pas de pronom logophorique pour la 3e personne du pluriel. Une réalité ou une lacune dans mes dates ou dans celles de Blecke ?! D’un autre côté, il est certain que le bozo n’est pas exceptionnel : il y a bien d’autres langues qui n’ont qu’un seul pronom (logophorique), tel pour la 3e personne du singulier (Aghem, Busa, Igbo, Mundang, Nyang, Tiv, Tupuri, Yulu) !!! Pourtant, pourrait-il exister une explication saisissable pour le manque d’un pronom logophorique du 3e personne du pluriel, d’autant plus qu’au pluriel, on a aussi le problème de la référence de toute évidence au sujet ou à l’objet de la principale ?! Qu’est-ce que vous dites, avez-vous une idée (mais il est bien possible aussi que ma question est idiote) ?!
Finalement, deux petites questions se rapportant à votre texte :
1. les langues fenniques ?! Jamais lu ou entendu de "fennique"...
2. est-ce vrai, le kalaallisut est la langue parlée au
Groenland, pendant que l’inuktitut est parlé dans l’Arctique-est canadien ?! Autant que je sache, il y a un bon nombre de parlers mais tous ces parlers se caractérisent par un petit nombre de locuteurs. Y a-t-il pourtant une langue standard (je le suppose) ?! C’est l’inuktitut ou non ?!
Merci aussi pour cette analyse grammaticale (en bas) !
Bonne soirée !
Références :
Blecke, Thomas 1996.
Lexikalische Kategorien und grammatische Strukturen im Tigemaxo (Bozo, Mande). (MLL ; 1).
Köln : Köppe.
Frajzyngier, Zygmunt 1985. "Logophoric systems in Chadic",
JALL 7 : 23-27.
Frajzyngier, Zygmunt 1993.
Grammar of Mupun. (Sprache und Oralität in Afrika ; Bd. 14).
Berlin : Reimer.
Güldemann, Tom. 2008. "The Macro-Sudan belt: Towards identifying a linguistic area in northern sub-Saharan Africa", in : Heine, B./D. Nurse (eds.),
A Linguistic Geography of Africa. Pp.151-185.
New York: Cambridge University Press.
Hyman, L.M./B. Comrie 1981. "Logophoric reference in Gokana",
JALL 3 : 19-37.
Nikitina, Tatiana 2010. "Logophoricity and number in Wan (South-eastern Mande)". Paper presented at the Workshop on personal pronouns in Niger-Congo languages in
St. Petersburg (
Russia) on September 13-15, 2010. Pp.1-5.
von Roncador, Manfred 1992. "Types of Logophoric Marking in African Languages",
JALL 13 : 163-182.
Wiesemann, Ursula 1986. "Grammaticalized Coreference", in : Wiesemann, U. (ed.),
Pronominal Systems. Pp.437-464. Tübingen : Narr.