L’INFINITO VIAGGIARE
Préface
Les préfaces sont toujours suspectes. Inutiles si le livre qu’elles introduisent ne les requiert pas ou indices de son insuffisance s’il en a besoin, elles risquent aussi de gâter la lecture, comme l’explication d’une blague ou l’anticipation de sa fin. Mais peut-être que le prologue s’adapte bien à un recueil de textes sur le voyage, parce que le voyage, dans le monde et sur le papier, est en lui-même un continuel préambule, un prélude à quelque chose qui doit toujours venir : partir, s’arrêter, revenir sur ses pas, faire et défaire les valises, noter sur le carnet le paysage qui, alors qu’on le traverse, fuit, se délite et se recompose comme une séquence cinématographique, avec ses fondus enchainés, ou comme un visage qui change dans le temps.
La préface est une sorte de valise, un nécessaire, et ce dernier fait partie du voyage au départ, quand on y met les quelques effets que l’on imagine indispensables, oubliant toujours quelque chose d’essentiel en chemin, quand on recueille ce que l’on souhaite rapporter chez soi au retour, quand on ouvre le bagage et que l’on n’y trouve pas les choses qui avait semblé les plus importantes, alors qu’on en sort des objets qu’on ne se souvient pas y avoir mis. Ainsi en est-il de l’écriture quelque chose qui, alors qu’on vivait et voyageait, semblait fondamental a disparu, sa trace a disparu du papier, alors que prend impérieusement forme et s’impose comme essentiel quelque chose que dans la vie - dans le voyage de la vie – on n’avait à peine remarqué.
Le voyage toujours recommence, doit toujours recommencer, comme l’existence, et chacune de ses annotations est un prologue si le parcours dans le monde se transfère dans l’écriture, il se prolonge dans le transfert de la réalité au papier – prendre des notes, les retoucher, les effacer en partie, les réécrire, les déplacer, en modifier la disposition. Montage des mots et des images, cueillies par la fenêtre du train ou en traversant à pied une rue pour tourner à l’angle. Seulement avec la mort rappelle Karl Rahner, grand théologien du chemin, cesse le
"status viatoris" de l’homme, sa condition essentielle de voyageur. Voyager a donc un lien avec la mort, comme le savaient bien Baudelaire et Gadda, mais c’est aussi un moyen de différer la mort de repousser le plus possible l’arrivée, la rencontre avec l’essentiel, comme la préface diffère la lecture proprement dite, l’instant du bilan définitif et du jugement. Voyager non pour arriver mais pour voyager, pour arriver le plus tard possible, pour tenter de ne jamais arriver.
2- Le voyage donc comme persuasion. C’est sans doute surtout dans les voyages que j’ai connu la persuasion, dans le sens que Carlo Michalstaedter donne à ce mot : celui de la vie autosuffisante, libre et assouvie qu’Enrico, le personnage de mon roman
Un altro mare, poursuit avec un acharnement vain et autodestructeur. La persuasion : la possession présente de sa propre vie, la capacité de vivre l’instant, chaque instant, et non pas seulement ceux qui sont exceptionnels, sans le sacrifier au futur, sans l’anéantir dans les projets et des programmes, sans le considérer comme un moment dont on doit se débarrasser pour atteindre autre chose. Presque toujours dans la vie, il y a trop de raisons d’espérer qu’elle passe le plus rapidement possible, que demain arrive vite, parce que l’on attend une réponse du médecin, le début des vacances, l’achèvement d’un livre, le résultat d’une activité ou d’une initiative et ainsi on ne vit pas pour vivre mais pour avoir déjà vécu, pour être plus proche de la mort, pour mourir.
Le voyage harcelant et harcelé, imposé toujours plus frénétiquement par le travail et par sa nécessaire mise en spectacle – spécialement pour ce manager de lui-même et de l’Esprit qu’est l’intellectuel, emphase et caricature du manager industriel -, est la négation de la persuasion, de la halte, du vagabondage. Il ressemble plutôt à cette éjaculation précoce que Joseph Roth, reprenant dans son roman
Les cents jours un commérage concernant Napoléon, attribue à l’Empereur, lequel ne veut pas tant faire l’amour que l’avoir déjà fait, expédié et liquidé. Le voyage du conférencier, d’un hôtel à l’autre, d’un aéroport à l’autre, n’est pas éloigné de cet orgasme tourmenté.
Mais quand je voyageais dans les vastes espaces du Danube ou dans de périphériques microcosmes, m’engageant dans une certaine direction, toujours disponible pour des digressions, des haltes et des déviations improvisées, je vivais persuadé, comme face à la mer je vivais immergé dans le présent, dans cette suspension du temps qui se vérifie si on s’abandonne à sa lente course et à ce qu’apporte la vie – comme une bouteille sous l’eau qui se remplit du flux des choses, disait Goethe en voyageant en
Italie. Dans un voyage ainsi vécu les lieux deviennent étape et demeure du chemin de la vie, haltes brèves et racines qui conduisent à se sentir chez soi dans le monde. Il y a le voyage au-delà des colonnes d’Hercule ou celui minimal de Pickwick aux sources de Hampstead ou celui d’une pièce à l’autre de sa propre maison, expédition non moins aventureuse ni riche d’enchantements et de risques. Les capitaines au long cours de Fiume et de Trieste qui traversaient les océans appelaient moqueusement « capitan de cadin » (capitaine de bassine) ceux qui parcouraient uniquement de petits trajets entre Trieste et l’
Istrie ou entre Fiume et les iles proches, mais même dans ce golfe la Bora provoque des tempêtes où l’on peut faire naufrage.
De même dans les chapitres de ce livre on va aux antipodes mais aussi dans les microcosmes et le pas du voyageur voudrait ressembler à l’allure de Lawrence Sterne. Voyager en se sentant toujours, en même temps, dans l’inconnu et chez soi, mais sachant ne pas avoir, ne pas posséder de maison. Celui qui voyage est toujours un errant, un étranger, un hôte il dort dans des pièces qui avant et après lui abriteront des inconnus, il ne possède pas l’oreiller sur lequel repose sa tête ni le toit qui le couvre. Il comprend ainsi qu’on ne peut jamais vraiment avoir une maison, un espace taillé dans l’infini de l’espace, mais seulement s’y arrêter, pour une nuit ou une vie, avec respect et gratitude. Le voyage est aussi un retour et enseigne à habiter plus librement et poétiquement sa propre maison. L’homme habite poétiquement sur cette terre dit un vers d’Hölderlin, mais seulement s’il sait, comme dit un autre vers, que le salut croît là où croît le danger.
En voyage, inconnus parmi des inconnus, on apprend à n’être personne, on comprend concrètement de n’être personne. Et justement cela permet, dans un lieu aimé devenu presque physiquement une part ou un prolongement de soi-même, de dire, faisant écho à Don Quichotte : ici je sais qui je suis.
3- « Où vous rendez vous ? » demande-t-on dans Henri de Ofterdingen, le grand roman de Novalis. « Toujours vers la maison » est la réponse. Ce livre est l’un des grands textes dans lequel le voyage apparait comme une odyssée c'est-à-dire comme métaphore du voyage à travers la vie. Chaque odyssée pose la question de la possibilité de traverser le monde en en faisant une expérience réelle et en formant ainsi sa propre personnalité, La question si Ulysse, surtout celui moderne, à la fin rentre chez lui confirmé, malgré les péripéties les plus absurdes et tragiques dans sa propre identité et ayant trouvé ou retrouvé un sens à son existence, ou s’il découvre seulement l’impossibilité de se former, s’il perd en route lui-même et le sens de sa vie, se délitant au lieu de se construire au cours de son chemin.
Dans la vision classique, le sujet, même perdu dans le vertige des choses, finit par se trouver lui-même en se mesurant à ce vertige traversant le monde -voyageant dans le monde – il découvre sa propre vérité, cette vérité qui en lui, au début, n’est que potentielle et qu’il traduit en réalité grâce à sa rencontre avec le monde. Le héros de Novalis voyage loin dans l’espace et le temps mais pour arriver chez lui, pour se trouver à travers le voyage. Dans
Das Prinzip Hoffnung Bloch dit que la
Heimat, la patrie, la maison natale que chacun dans sa nostalgie croit voir dans l’enfance, se trouve en fait à la fin du voyage. Ce dernier est circulaire : on part de chez soi, on traverse le monde et on revient chez soi, même si c’est un chez soi très éloigné de celui que l’on a laissé, parce qu’il a acquis un sens grâce au départ, à la scission originelle. Ulysse revient à Ithaque, mais Ithaque ne serait pas ce qu’elle est s’il ne l’avait abandonnée pour aller faire la guerre à Troie, s’il n’avait pas brisé les liens viscéraux et immédiats avec elle, pour pouvoir la retrouver avec une plus grande authenticité.
Le
Bildungsroman, le roman initiatique qui traite un problème majeur de la modernité c'est-à-dire qu’il se demande si un individu peut réaliser sa propre personnalité en s’insérant dans l’engrenage toujours plus complexe et « prosaïque » de la société, est presque toujours – de Wilhem Meister de Goethe à Henri de Ofterdingen de Novalis – aussi un roman de pérégrination, de voyage. Mais rapidement quelque chose, dans le rapport entre le singulier et le tout qui l’enveloppe, se fissure dans la machine de la société moderne le voyage devient aussi une fuite, un rupture violente des limites et des liens. Le voyage met à nu non seulement la précarité du monde mais aussi celle du voyageur, la labilité du Je individuel, qui commence – comme Nietzche en a un impitoyable intuition – à désagréger sa propre identité et sa propre unité, à devenir un autre homme, « au-delà de l’homme », selon le sens le plus authentique du terme
Ubermensch, qui n’indique pas un surhomme, un individu traditionnel plus doué que les autres, mais un nouveau stade anthropologique, au-delà de l’individualité classique.
Le voyage devient alors un chemin sans retour, à la découverte de ce qui n’existe pas, il ne peut et il ne doit pas y avoir de retour. Au voyage circulaire, traditionnel, classique, œdipien, conservateur de Joyce, dont Ulysse revient chez lui, se superpose le voyage rectiligne, nietzschéen des personnages de Musil, un voyage qui avance toujours, vers un infini mauvais. Ithaque et au-delà, comme dit le titre d’un livre que j’ai écrit, les deux modalités essentielles, transcendantales du voyageur. Dans la seconde, le sujet, le Je, le voyageur se jette toujours en avant il ne s’emporte pas lui-même, la totalité de lui-même, dans sa progression, mais chaque fois il anéantit l’intégralité de son identité précédente et se jette. « Lâchez tout », se mettre en voyage, écrivait Breton en 1922, exhortant au dépaysement.
Le Je des pages qui suivent marche parfois, et même souvent, sur le bord de cette dissolution, regarde la trace de sa vie se dissoudre derrière lui, mais c’est un gueriero qui essaie de résister à cette dispersion et d’emporter avec lui – fidèle à tout, et malgré tout – sa vie entière, comme une tortue qui voyage avec sa maison. En se perdant dans le monde et en s’abandonnant au monde il se désagrège, mais à la fin il se reconnait et se retrouve, comme dit la parabole de Borges que j’ai choisie pour mes Microcosmes : « Un homme se fixe pour devoir de dessiner le monde. Les années passent, il peuple un espace d’images de province, de royaumes, de montagnes, de baies, de bateaux, d’iles, de poissons, de maisons, d’instruments, d’astres, de chevaux et de personnes. Peu avant de mourir, il découvre que ce patient labyrinthe de ligne, trace l’image de son visage. »
4-Il n’y a pas de voyage sans traversées de frontière – politiques, linguistiques, culturelles, psychologiques, et aussi celles invisibles qui séparent un quartier de l’autre d’une même ville, celles entre les personnes, celles qui dans nos profondeurs barrent la route à nous-mêmes. Outrepasser les frontières, les aimer – en ceci qu’elles définissent une réalité, une individualité, lui donne forme, la sauvant ainsi de l’indistinct – mais sans les idolâtrer, sans en faire des idoles qui exigent des sacrifices où coule le sang. Les savoir flexibles, provisoires et périssables, comme un corps humain, et en ceci dignes d’être aimées mortelles, dans le sens de sujettes à la mort, comme les voyageurs, et non prétextes et cause de mort, comme elles l’ont été si souvent.
Voyager ne signifie pas seulement aller de l’autre coté de la frontière, mais découvrir que l’on est aussi de l’autre coté. Dans Vert d’eau Marisa Madieri, en parcourant à nouveau l’histoire de l’exode des Italiens de Fiume après la deuxième guerre mondiale, au moment de la revanche slave qui les contraint à partir, découvre les origines qui sont aussi en partie slave de sa famille en ce moment brimée par les slaves qui la perçoivent comme italienne. Elle découvre appartenir ainsi à ce monde dont elle se sentait menacée, qui, au moins partiellement était aussi le sien.
Enfant, quand j’allais me promener sur le karst à Trieste, la frontière que je voyais, très proche, était infranchissable – au moins jusqu’à la rupture entre Tito et Staline et la normalisation des relations entre la Yougoslavie et l’
Italie – parce que c’était le Rideau de fer qui partageait le monde en deux. Derrière cette frontière se mélangeaient le connu et l’inconnu. L’inconnu parce que là commençait l’inaccessible, l’inconnu et menaçant empire de Staline, le monde de l’Est si souvent ignoré, craint et méprisé. Le connu parce que ces terres avaient fait partie de l’
Italie j’y étais allé plusieurs fois, elles étaient un élément de mon existence. Une même réalité à la fois mystérieuse et familière quand j’y suis revenu pour la première fois, cela a été un voyage simultanément dans le connu et l’inconnu. Chaque voyage suppose, plus ou moins, une telle expérience : quelqu’un ou quelque chose qui semble proche et bien connu se révèle être étranger et indéchiffrable, ou un individu, un paysage, une culture que nous pensions différents et étrangers se montrent proches et familiers. Aux gens de cette rive ceux de la rive d’en face semblent souvent barbares, dangereuses et pleines de préjugés. Mais si on se met à arpenter un pont, en se mélangeant aux personnes qui y circulent et en passant d’une rive à l’autre jusqu’à ne plus très bien savoir de quel coté ou dans quel pays on est, on retrouve la bienveillance envers soi-même et le plaisir du monde. « Où est la frontière ? » demande Saramago, à la frontière entre l’
Espagne et le
Portugal, aux poissons qui, dans le même fleuve, nagent, selon la rive de laquelle ils s’approchent, parfois dans le Douro parfois dans le Duero.
5- Rappel du connu ou de l’inconnu ? La chevauchée de Don Quichotte voudrait être la découverte, la vérification et la confirmation de ce que l’on sait, de la vérité lue dans les livres de chevalerie, des lois immuables de l’amour et de la loyauté, de la beauté de Dulcinée et de la force des géants. Les Juifs orientaux aussi qui sortent du ghetto ou du shtetl, de leur bourg misérable mais familier réglé par le Livre, s’aventurent vers l’Occident, entrent dans l’histoire, croyant ne rencontrer qu’un monde régit par les tables de la Loi et interprètent chaque chose, même les plus déconcertantes et opposées à leur vision, selon les paramètres de la Loi.
Mais « dehors il pleut et neige. Il neige l’histoire », comme dit Yakov Bok, le misérable factotum qui cherche fortune, dans
l’Homme de Kiev de Malamud. Le Don Quichotte de la Manche et celui juif et oriental se trouvent confrontés à l’inconnu, à la violence, la brutalité et la vulgarité d’une réalité inconnue qu’ils cherchent à refuser mais c’est justement leur amoureuse fidélité à un ordre connu qui les contraint à percevoir avec plus d’acuité le désordre du monde dans lequel ils s’aventurent. Le voyageur est un anarchique conservateur un conservateur qui découvre le chaos du monde parce qu’il le mesure avec un mètre absolu qui en dévoile la fragilité, le coté provisoire, l’ambigüité et la misère. Comme Kafka le savait bien, sans un sens profond de la loi on ne peut découvrir son absence profonde dans la vie. Remonté jusqu’à la caverne de Montesino, Don Quichotte compte toutes les merveilles et les tours de magie qu’il a vu, mais quand Sancho lui fait remarquer qu’à son avis il s’agit d’histoires factices, il répond « C’est aussi possible. »
Utopie et désenchantement. Beaucoup de choses tombent, quand on voyage des certitudes, des valeurs, des sentiments, des attentes que l’on perd en route – la route est une dure mais bonne maitresse. D’autres choses, d’autres valeurs et sentiments se trouvent, se rencontrent, se cueillent en route. Ecrire comme voyager signifie démonter, rééquilibrer, recomposer on voyage dans la réalité comme dans un théâtre, déplaçant les coulisses, ouvrant de nouveaux passages, se perdant dans des voies sans issue et se bloquant devant de fausses portes dessinées sur un mur.
La réalité, si souvent impénétrable, cède soudain, se fissure le voyageur, dit Cees Noteboom, sent « les courants d’air dans les fissures de l’édifice causal ». Le réel se révèle sujet aux probabilités, indéterminé, objet de petits écroulements qui font disparaitre certains de ses éléments, engloutis, absorbés dans des spirales spatio-temporelles, tourbillons de la mortalité de toutes les choses, mais aussi de l’imprévisible surgissement d’une nouvelle vie.
Voyager est une expérience musilienne, confiée au sentiment des possibles plus qu’au principe de réalité. On découvre, comme dans une fouille archéologique, d’autres couches du réel, les possibilités concrètes qui ne se sont pas réalisées mais existaient et survivent en fragments oubliés de la course du temps, dans des espaces encore ouverts, dans des états encore fluctuants. Voyager signifie faire ses comptes avec la réalité mais aussi avec ses alternatives, avec ses vides avec l’Histoire et avec une autre histoire et avec d’autres histoires qu’elle a empêchées ou enlevées mais pas tout à fait effacées.
Dès l’Odyssée, voyage et littérature apparaissent étroitement liés une exploration analogue, une déconstruction et reconnaissance du monde et du Je. L’écriture continue le déplacement, défait, règle, déplace en pleins et vides, découvre – invente ? trouve ? – des éléments qui ont échappé à l’inventaire et même à la perception du réel, comme si elle les posait sous une loupe. Mon voyageur aussi parle de fissures gravées dans les coulisses du théâtre quotidien, au travers desquelles il espère sentir un souffle de la vraie vie, cachée derrière le paravent du réel. Transcendance de chaque voyage qui s’enfonce dans la chair, dans la poussière, dans l’immédiateté du soir qui tombe et qui perturbe toujours plus ou moins les attentes.
Vivre, voyager, écrire. Peut-être aujourd’hui les récits les plus authentiques sont-ils ceux qui racontent, non plus une pure fiction, mais la prise directe sur les faits, sur les choses, sur ces transformations vertigineuses qui, comme le dit Kapuscinski, empêche de saisir le monde dans sa totalité et d’en offrir une synthèse, ne consentant d’en saisir que des fragments, comme un reporter dans la bataille. Lui-même d’ailleurs crée une littérature pleine de vitalité en plongeant dans la réalité, en la représentant avec beaucoup de précision, saisissant comme le ferait un chien de chasse ses détails révélateurs même les plus fugaces et composant un tableau, à la fois fidèle et fictif, qui est un portrait du monde et du voyage dans le monde. Peut-être le voyage est-il l’expression par excellence de cette littérature « non fiction » théorisée par Truman Capote.
6- Le voyage dans l’espace est aussi un voyage dans et contre le temps. La complexité stratifiée d’un lieu surgit parfois avec violence, comme des graines déchirant une enveloppe. Nous sommes du temps figé, a dit naguère Marisa Madieri. Comme un individu, un lieu est du temps figé. Il n’est pas uniquement son présent mais un labyrinthe de diverses époques qui tissent un paysage et le constituent, comme les plis, les rides, les expressions imprimées du bonheur ou de la mélancolie, ne se contentent pas de marquer un visage mais sont le visage d’un individu, qui ne se limite jamais à un âge et un état d’âme donné, mais est la somme de tous les âges et états d’âme de sa vie. Paysage comme visage, l’homme dans le paysage comme une vague dans la mer. Le paysage – comme dans la poésie d’Andrea Zanzotto – est stratification de terre et d’histoire. Il n’est pas seulement nature et architecture, golfes, bois et maisons, sentiers d’herbes et de pierres, mais aussi et surtout société, personnes, gestes, habitudes, préjugés, passions, mets, drapeaux, fois. La foret de l’homme moderne est la ville, avec ses déserts et ses oasis, son chœur et sa solitude, ses gratte-ciels et ses auberges de banlieue, ses rues rectilignes fuyant vers l’infini. Le passant avec les yeux et les sens aux aguets est sans doute le voyageur le plus authentique. Son regard pénètre et défait le scenario urbain comme une insurrection. Le paysage est passage, c’est un mouvement, une allure, comme un certain style d’écriture. Chacun traverse un lieu à son propre rythme. L’un va vite, l’autre flâne. Une ville – une page – se parcourent de mille façons : prudent, lent, syncopé, hâtif, distrait, synthétique, analytique, dispersé.
Le voyage-écriture est une archéologie du paysage. Le voyageur – l’écrivain – descend comme un archéologue dans les différentes strates de la réalité, pour lire aussi les signes ensevelis sous d’autres signes, pour recueillir les plus possible d’existences et d’histoires possibles et les sauver du fleuve du temps, de la vague de l’oubli, construisant presque une fragile arche de Noé de papier, même conscient de sa précarité.
Allant et venant dans l’espace, sans suivre de parcours obligé et se fiant à la digression plus qu’à la ligne droite, le voyageur suspend le temps, pour un bref instant.
7- Voyager est immoral, disait Weiniger en voyageant. Voyager est cruel, ajoute Canetti. Immorale est la vanité de la fuite, bien connue d’Horace qui exhortait à ne pas essayer d’éluder les douleurs et les soucis en éperonnant le cheval, parce que la noire angoisse, dit son vers, est assise en croupe derrière le cavalier qui cherche à lui faire perdre ses traces. Le Je fort, selon le philosophe viennois vite brisé par sa cohabitation avec l’absolu, doit rester chez lui, affronter l’angoisse et le désespoir sans vouloir en être distrait ou étourdi, ne pas détourner le regard de la réalité et du combat. La métaphysique est à demeure, elle ne cherche ni évasion, ni vacances. Peut-être parfois le Je reste-t-il à la maison et est-ce une apparence qui voyage, un simulacre semblable à l’Hélène qui, selon une des versions du mythe, aurait suivi
Paris à Troie, alors que la vraie Hélène serait restée, pendant toutes les années de la guerre, ailleurs, en
Egypte.
Weiniger dénonce dans le voyage la tentation de l’irresponsabilité celui qui voyage est un spectateur, il n’est pas entièrement impliqué dans la réalité qu’il traverse, il n’est pas coupable des laideurs, des infamies et des tragédies du pays où il se déplace. Ce n’est pas lui qui a fait ces lois iniques et il n’a pas à se reprocher de ne pas les avoir combattues. Si son toit d’une nuit s’effondre et il a la chance d’en réchapper, il n’a rien d’autre à faire qu’à prendre ses valises et se déplacer ailleurs. On est bien en voyage parce que, mise à part quelque catastrophe, tremblement de terre ou accident d’avion, il ne peut rien nous arriver, on ne met pas en jeu sa propre vie.
Le voyage est aussi ennui bienveillant, insignifiance protectrice. L’aventure la plus risquée, difficile et séduisante se déroule chez soi. C’est là que se joue sa vie, la capacité ou l’incapacité à aimer et construire, d’avoir et de donner du bonheur, de grandir avec courage et de s’engourdir de peur c’est là que l’on prend des risques. La maison n’est pas une idylle, c’est l’espace de la vie concrète et donc exposée au conflit, au malentendu, à l’erreur, à l’abus et à l’aridité, au naufrage. En ceci elle est le centre de l’existence, en bien ou en mal le lieu de la plus forte passion, parfois dévastatrice – pour la compagne ou le compagnon d’une vie, pour les enfants – et la passion implique totalement. Aller se promener dans le monde signifie se reposer de l’intensité domestique, se reposer dans de plaisantes haltes pantouflardes, se laisser passivement aller – immoralement selon Weiniger – au cours des choses.
Il y a une autre immoralité dans le voyage, la fermeture à la diversité du monde. Le voyageur mitteleuropéen est facilement un Ulysse en robe de chambre, comme l’a écrit Giorgio Bergamini, quelqu’un qui voudrait voyager entre un fauteuil et une bibliothèque, sur le bleu de l’atlas plus que sur celui des vagues, quelqu’un pour qui l’infini est le signe de l’infini. Celui qui voyage sur le papier se déshabitue imperceptiblement de la vie et adresse ses propres passions au dessin de la vie, aux courbes statistiques de ses phénomènes. Il devient un homme sans qualité pour lequel, écrit Musil, les légumes en boite deviennent l’essence des légumes frais.
De la même façon, quand il voyage dans le monde, le voyageur conserve cette tendance à bien boutonner son manteau et à en relever le col, presque à se protéger des choses. Par chance même les voyageurs danubiens aiment la mer et peut-être, comme ceux de mon Danube, traversent-ils les grandes plaines de la Mitteleuropa sous des ciels plombés justement pour atteindre la mer. C’est sur les rives de la mer inexplicable, comme l’appelait Camoes, que se rencontre la large respiration de la vie, que s’ouvrent les grandes questions sur le destin et le sens du bien et du mal. La mer porte à affronter l’ambiguïté, invite à la défier – sur la mer immortelle écrit Conrad, on conquiert le pardon des âmes pécheresses. Face à la mer on se déshabille, on enlève les suffocantes défenses et on s’ouvre à ce que l’on a devant. Cela aussi est le salut du voyageur, lequel même sur le pavé de la ville ou sur les montagnes se sent sur le pont d’un bateau battu par les vents, arche précaire ou planche de salut.
Cruauté du voyage, annonce Canetti : le voyageur regarde le monde avec curiosité et se trouve en quelque sorte enclin à accepter ce qu’il voit, même le mal et l’injustice, à les connaitre et les accepter plutôt qu’à les combattre et les repousser. Le voyage dans les pays totalitaires, par exemple, est toujours un peu coupable, un complicité ou du moins neutralité envers les violences et les infamies cachées derrière les villages Potemkin que l’on traverse et où l’on trouve l’hospitalité. Et pourtant, peu à peu, le voyageur découvre, est contraint de découvrir la fraternité et le destin commun du monde, à sentir que le monde entier est sa maison et que seul ce sentiment valide son amour pour la maison laissée au pays, qui autrement ne serait qu’un horrible et rétrograde fétichisme.
Comme pour le bon à rien vagabond d’Eichendorff, amour des lointains et amour du foyer coïncident, parce que dans ce dernier on aime aussi le monde vaste et inconnu et dans ce dernier se perçoit, même dans des formes très diverses, l’intimité du foyer. Dante disait qu’en buvant l’eau de l’Arno il avait appris à aimer profondément
Florence, mais que notre maison est le monde comme pour les poissons la mer – chacune de ces eaux, prise isolément, est insuffisante et polluée. Voyager enseigne le dépaysement, à se sentir toujours étranger dans sa vie, même chez soi, mais être étranger parmi des étrangers est sans doute le seul moyen d’être vraiment frères. En ceci le but du voyage est les hommes. On ne va pas en
Espagne ou en
Allemagne, on va parmi les Espagnols ou les Allemands. « Lisez de la littérature de voyage » disait Kant à un théologien, même si lui-même ne voulait pas quitter Königsberg.
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