Quand voler deviendra un luxe,
Courrier International n°920, 19/06/08 Daniel Eskenazi, Le Temps
La hausse du prix du kerosene risque d’entrainer la disparition de plusieurs dizaines de compagnies aeriennes. Ces six derniers mois, 24 compagnies aeriennes ont disparu.
Et l’International Air Transport Association (IATA) prevoit une perte de 2, 3 milliards de dollars [1, 5 milliard d’euros] pour toute l’industrie en 2008, si le prix annuel moyen du baril de Brent s’eleve a 106, 50 dollars [68, 80 euros].
Desormais, aucune idee n’est ecartee pour survivre dans un environnement ou les couts du carburant representent plus du tiers des charges operationnelles des transporteurs, contre a peine 14 % en 2003. Ainsi,
Japan Airlines a remplace sa vaisselle en premiere classe : elle pese 20 % de moins. Les avions de Southwest Airlines volent plus lentement, et Lufthansa nettoie plus frequemment ses appareils afin de diminuer leur resistance a l’air.
Quant a
Singapore Airlines, la quantite d’eau que ses avions transportent est optimisee afin de reduire leur poids. “Quand on entend certains parler de mettre des douches dans les avions (en reference aux equipements envisages par Richard Branson pour les A380 de sa compagnie Virgin Atlantic), cela me parait aller a l’encontre du bon sens”, souligne Chew Choon Seng, le patron de la compagnie.
Au-dela des methodes douces, les compagnies traditionnelles adaptent aussi leur voilure. Ainsi, Willy Walsh, le patron de British Airways, a annonce que certains avions ne voleront pas l’hiver prochain. L’australienne Qantas a decide de supprimer plusieurs vols entre l’
Australie et l’Asie. Quant a l’americaine Continental Airlines, elle compte retirer 67 Boeing 737 (les plus gourmands en carburant de sa flotte) d’ici a fin 2009 et supprimer 3 000 emplois. United va egalement retirer 100 appareils anciens et supprimer pres de 1 500 emplois d’ici a la fin de l’annee.
Parallelement a la diminution des couts, les compagnies font passer les voyageurs a la caisse, et pas seulement en augmentant regulierement la taxe sur le carburant. American Airlines est la premiere compagnie americaine a encaisser 15 dollars [9, 70 euros] pour un bagage enregistre, et Delta Air Lines facture 25 dollars [16 euros] pour une reservation par telephone. Dans cet environnement, les compa gnies a bas cout, pour la plupart non protegees contre une telle envolee du prix du petrole, souffrent de plus en plus [les grandes compagnies ont pu “se couvrir” en achetant du carburant sur les marches a terme]. Une douzaine d’entre elles ont disparu depuis le debut de l’annee. Meme l’irlandaise Ryanair, la compagnie la plus profitable du monde, estime qu’elle pourrait finir l’annee dans le rouge si le prix du petrole ne diminue pas. Michael O’Leary, son patron, envisage d’immobiliser jusqu’a 10 % de sa flotte durant l’hiver. Provocateur, il se rejouit des prix actuels, evoquant la disparition proche de certains concurrents. John Kohlsaat, patron d’EasyJet en
Allemagne, estime qu’une cinquantaine de compagnies sont menacees en Europe.
A terme, il devrait rester cinq transporteurs sur le Vieux Continent : British Airways, Air France-KLM, Lufthansa, Ryanair et EasyJet. De leur cote, les fabricants cherchent des solutions nouvelles. Philippe Fonta, [directeur du developpement durable] d’Airbus, souhaite faire voler des avions grace aux biocarburants de deuxieme generation, comme les algues. Un vol experimental avec un A380 nourri au gaz liquefie a recemment eu lieu. Quant a Boeing, il a realise en avril un vol experimental avec un petit avion dont le moteur etait alimente par une pile a hydrogene. Malgre cet essai concluant, les premiers vols de ce type dans l’aviation civile ne devraient pas avoir lieu avant... vingt ans. D’ici la, le petrole aura fait disparaitre beaucoup d’acteurs du marche.
Alors... on se fait plaisir et on pollue encore un bon coup tant qu'on a encore les moyens ou on se calme de suite... that's the question !