Un petit article intéressant :
Les caricatures du prophète Mahomet - Une insulte, du mépris, de l'ignorance et un manque de jugementDenys Duchêne
Journaliste à CKIA-FM Québec converti à l'islam depuis juin 2003
Édition
du
mercredi 8 février 2006
Je suis journaliste. J'ai toujours défendu bec et ongles la liberté d'expression
dans l'exercice de mes fonctions. J'ai voyagé au Maghreb et dans certains
pays d'Amérique latine pendant les années 70, lorsque la liberté de la
presse y était toute relative. Je constate encore aujourd'hui que je ne
pourrais pas exercer ma profession comme je le fais actuellement dans une
grande partie des pays musulmans. Mais je crois posséder suffisamment de
jugement pour constater que la publication par divers médias des caricatures
du prophète Mahomet n'a pas grand-chose à voir avec la liberté d'expression.
Sous couvert de cette même liberté d'expression, comme l'a maintes fois
exprimé la radio-poubelle de CHOI-FM à
Québec, ce sont plutôt l'ignorance
des valeurs de la civilisation musulmane, l'insulte, la provocation et
surtout le manque de jugement qui se sont exprimés chez une grande partie
de mes confrères européens plongés dans une forme d'islamophobie à la mode.
Je dois ici saluer le jugement qu'ont eu les dirigeants de l'information
des quotidiens québécois et canadiens en ne jetant pas indûment de l'huile
sur le feu.
Cette spirale médiatique européenne n'aura finalement servi qu'à alimenter
les blessures et les frustrations que subissent depuis trop longtemps les
populations musulmanes de par le monde, tantôt par l'oppression des gouvernements
laïques appuyés en sourdine et financés par nos gouvernements occidentaux
hier et aujourd'hui, tantôt par l'absence de droits dans les théocraties
en
Iran, dans les pays du Golfe persique ou demain en
Palestine, tantôt
par les occupations étrangères du sol musulman, tantôt par les images de
soldats états-uniens torturant des civils dans les geôles irakiennes ou
brûlant des exemplaires du Coran.
Maintenant, nos «bons» journalistes et chroniqueurs québécois, voire les
espèces de guignols réactionnaires de droite qui sévissent dans nos médias
électroniques sous couvert d'être des animateurs réfléchis, se surprennent
des réactions de la communauté musulmane. Ambassades attaquées, drapeaux
brûlés, campagnes de boycottage, etc. Après avoir méprisé et blessé, s'attendaient-ils
à ce qu'on les invite à souper ?
Oui, ces débordements sont encouragés en sourdine par les dictatures arabes
en manque de légitimité; oui, certains fondamentalistes en profiteront
pour recruter davantage de futur «shaïds»; mais au-delà de ces réalités,
quels sont les états d'âme des musulmans modérés dans leurs chaumières
? Laissez-moi vous dire qu'ils sont profondément blessés dans leur coeur
parce que, dans l'islam, le Prophète occupe autant de place que votre conjoint,
vos parents et vos enfants en occupent dans le vôtre. Ils sont profondément
blessés parce qu'on a attaqué leur mode de vie, parce qu'en se moquant
du Prophète en le caricaturant ainsi avec une bombe sur la tête, on laisse
circuler
l'idée selon laquelle tous les musulmans sont des terroristes.
La diaspora musulmane avait-elle vraiment besoin de cela en ce moment,
elle qui continue à être victime de profilage racial, de mesures de sécurité
excessives dans nos aéroports ou de surveillance dans ses moindres déplacements
qui pourraient susciter de simples soupçons chez nos policiers en quête
de proies faciles à exposer ? Quel sera la prochaine dérive des médias
européens ? Salueront-ils de futurs bombardements des mosquées en
Iranou en Irak ? Quels seront les prochains raccourcis de nos réfléchis chroniqueurs
et animateurs islamophobes québécois ? Déjà que les amalgames entre l'islam
et le terrorisme ont pris beaucoup d'ampleur depuis les tristes attentats
de septembre 2001, voilà qu'on mélange les islams et l'islamisme, cette
dernière vague étant plutôt devenue, avec le temps, la «maladie infantile
de l'islam», comme le communisme a été celle du socialisme, ou le néolibéralisme,
celle du capitalisme. Comment peut-on en arriver également à ne parler
que d'un seul islam ? Tenter d'analyser l'islam au singulier, c'est nier
ses identités, ses rites différents selon l'espace et le temps. L'islam
dans le nord du Nigeria diffère de celui du
Maroc. La place accordée aux
femmes dans la société tunisienne n'est pas la même qu'en Arabie Saoudite.
Des femmes ont été élues hier et aujourd'hui à la tête de pays comme l'
Indonésie,
la
Malaisie, le
Bangladesh et le Pakistan. (On attend encore celles qui
seront élues au
Canada, aux
États-Unis, en
France ou en
Italie.) Mais ce
n'est pas encore le cas dans les pays arabo-musulmans.
Bien sûr que les islams doivent en arriver à certaines réformes importantes
: réinterprétation des textes coraniques, figés depuis 600 ans; réévaluation
du statut des femmes, encore victimes à certains endroits de mariages forcés,
de rejet des mères célibataires ou d'assassinats perpétrés au nom de l'honneur
(sans que ceux-ci soient généralisés); fin de l'instrumentalisation de
la religion à des fins de vengeance. Mais ces réformes devront venir d'abord
de l'intérieur, et elles ont déjà commencé, au
Maroc, en
Tunisie, au
Liban,
en
Iran, au Pakistan, etc., et non pas de l'extérieur, avec les personnes
qui en ont profité au cours des derniers jours, dans nos médias écrits
et électroniques, pour livrer leurs conseils «éclairés» selon lesquels
il serait temps que l'islam entre dans la modernité. Mais de quelle modernité
parle-t-on, au juste ?
La modernité, c'est comme la télé : tout dépend de ce qu'on met dedans.
Veut-on parler de la modernité occidentale qui stationne les personnes
âgées dans des résidences, isolées et laissées dans leurs couches d'excréments
jusqu'aux coudes ? Des jeunes adolescentes, le chandail coupé trois pouces
sous les seins et qui tombent enceintes à 15 ans ? Des taux de suicide
records chez nos jeunes adultes ? De la consommation d'alcool à outrance,
qui cause divorces et peine chez nos enfants ? À moins que la modernité
qu'on propose à l'islam ne soit celle des valeurs d'individualisme, du
fric, des personnages de Loft Story ou des clubs échangistes ?
À ce titre, les sociétés occidentales, qui, pour la majorité, semblent
être passées de la barbarie à la décadence en sautant l'étape de la civilisation,
auraient beaucoup à apprendre de certaines traditions du monde musulman.
Moderniser l'islam, j'en suis, mais comme me l'affirmait ma conjointe marocaine
ces derniers jours, islamiser la modernité sur certains principes ne ferait
assurément pas de tort à l'Occident.