J'ai certainement du pleurer un paquet de fois, j'ai la larme plutôt facile. Mais il n'y a qu'une fois où c'était lié au fait d'être seule.
C'était en hiver dans le fin fond de la
Russie. Je devais me rendre d'un village à un autre et j'avais eu la bonne idée d'y aller à pied, histoire de me dégourdir un peu les jambes et parce que les bus commençaient à me gonfler. Il faisait -30 ce jour là. Un froid piquant mais rien de plus que ce que j'avais déjà supporté et j'étais bien équipée.
Je pars à pied, donc, toute guilerette, pour quelques kilomètres, à travers la forêt plutôt qu'en suivant la route...je me suis bien renseignée, tous les gens m'ont dit qu'il n'y avait aucun problème, qu'il suffisait de suivre le chemin, je suis en pleine forme et heureuse à l'avance de cette ballade... mais voilà, c'était sans compter mon sens de l'orientation complètement déglingué, et très rapidement, je me paume...plus d'un mètre de neige, impossible d'identifier le moindre chemin dans la forêt, c'est dingue comme l'orientation peut être compliquée en hiver...je tourne en rond, pars à droite, à gauche, avance, recule, les traces de pas se mélangent, tant et si bien que je finis même par ne plus retrouver le chemin par lequel je suis venue...plus de demi-tour possible donc...j'ai froid et mon sens de l'orientation en panne ne m'aide pas beaucoup...je vois le temps qui défile...mais pas d'angoisse pour autant, une sorte d'optimisme qui me pousse à croire que tout ira bien...et je finis par repérer mon chemin...je retrouve un peu d'entrain...j'ai la confirmation que tout va bien se passer, qu'il n'y a aucun souci...
Oui, mais voilà, il y a un lac entre moi et le village...si je le contourne, j'en ai pour plusieurs heures, le ciel commence à s'assombrir et puis on m'a dit qu'il y avait des loups dans la forêt la nuit et je n'ai pas envie de servir de casse-dalle à ces charmantes bestioles...donc je me décide à traverser le lac gelé...près d'un kilomètre et demi à parcourir sur une vraie patinoire, de la glace toute lisse qui recèle plein de pièges...
J'me lance...il y a un vent à décorner un yéti (ça a des cornes un yéti ?), je fais presque du surplace avec ce vent, à chaque fois que j'avance d'un mètre, je recule de cinquante centimètres, la température baisse...je commence à m'inquiéter...je sais que je peux tomber à tout instant et que si je me casse quelque chose, personne ne viendra me chercher ici...je m'en veux de ne pas avoir opté pour la solution de sécurité en prenant le bus, d'être partie seule, en plein hiver, d'être coincée sur ce lac...je suis au milieu de nulle part, le paysage est sublime, le soleil se couche face à moi et un coucher de soleil sur la glace...je crois que je n'ai jamais rien vu d'aussi beau...c'est magnifique, impérial, magique, presque lyrique...la forêt grince, le vent siffle, la glace gémit sous mes pieds...et je me mets à pleurer.
De fatigue, de lassitude, de peur...parce que je ne suis pas sûre de m'en sortir et que bien malgré moi, au lieu d'essayer de réveiller mon optimisme, je me mets à penser que ce lac serait un linceul magnifique. Je ne peux pas m'empêcher de songer au fait que je vais peut-être mourir ici et maintenant, toute seule, à des milliers de kilomètres de chez moi, et que finalement ce n'est pas si mal. Et plus j'y pense, plus ça m'angoisse. J'aimerais garder les idées claires, trouver le courage d'aller jusqu'au bout, mais c'est comme si la Taïga m'avait vidée de toute volonté. J'ai envie de m'allonger et de me laisser porter...et je pleure toujours, incapable de m'arrêter.
Etrange sentiment que cet abandon total. Je me sens chavirer, et je ne peux rien faire, je suis plombée de l'intérieur. Le monde pourrait bien s'effondrer autour de moi que je resterais là, incapable de la moindre réaction, impotente, presque amorphe. Tout ce que j'arrive à faire, c'est à pleurer, et pleurer encore. Très franchement, je ne sais pas comment je suis parvenue à destination. Je n'ai aucun souvenir des derniers kilomètres. Mes jambes me portaient mais mon esprit était parti dans les limbes d'un délire glacé.
C'est bien la seule et unique fois où j'ai pleuré parce que j'étais seule, parce que je n'avais personne pour m'aider et parce que je savais qu'on ne se rendrait compte de ma disparition que bien trop tard pour venir me chercher. J'm'en suis sortie, et sans grande difficulté. Finalement, dans l'absolu, il n'y avait rien de très dur ou d'insurmontable. Juste un lac à traverser et j'étais arrivée, pas de quoi fouetter un chat. Mais, dans ce genre de situation, il arrive parfois que nos sens soient si exacerbés qu'on ne sait plus se raisonner. Heureusement que le corps à assurer, parce que sinon, je n'aurais rien pu faire d'autre que de me noyer dans mes larmes
Voilà donc pour la petite histoire. Ni des larmes de bonheur, ni des larmes de tristesse..juste des larmes parce que pleurer était la seule chose que j'arrivais encore à faire...