1989 il me semble.
Moscou est la capitale de ce qu'on appelle encore à ce moment là l'URSS.
URSS 2eme puissance mondiale en proie à une crise économique de ouf, comme probablement jamais si grande puissance économique n'en a connu. Gorbatchev impuissant devant une économie ruinée. Les magasins sont vides. Les files d'attente s'étirent sur plusieurs centaines de mètres. Les avenues sont évidemment vides de voitures. La population est terrorisée par la présence invisible de la police politique.
Et moi, là dedans, pour la première fois je vais au cirque. Par la grande porte : le cirque de
Moscou.
Tout au long des premiers jours de mon séjour j'ai distribué selon mes rencontres, paquets de café, savons, vieux jean's, cigarettes américaines..., introuvables à
Moscou.
Pour cette soirée au cirque, j'ai pris dans mon sac à dos un stock de crayon de couleurs ramenés de
France, avec un peu de chance je serai assis à coté d'enfants.
Tu m'étonnes... Ca n'est pas un ou deux enfants qui s'assoient près de moi dans les gradins, c'est une classe entière !
Le spectacle commence, magique. Et autour, tous ces gamins qui crient.
Le pied.
Mon petit voisin de temps à autres se tourne vers moi, mon coté touriste ne lui a pas échappé, et pourquoi le cacherai-je ? Il me sourit, je lui souris, il y a forcément la barrière des langues mais il y a aussi des langues sans barrières.
Entracte, c'est le moment.
J'ouvre mon sac, je tends 3 crayons de couleur à mon voisin, qui me regarde héberlué. 3 crayons de couleurs à son camarade à coté, 3 autres... Les enfants me regardent comme le messie. La nouvelle se propage, les enfants font bientôt la queue (!) en espérant avoir autant que leur voisin. Avant la reprise du spectacle ils regagnent leur place tous aussi fiers les uns que les autres de ce cadeau tombé du ciel.
Le spectacle continue et se termine par un numéro visuel époustouflant.
Applaudissements à tout rompre.
Les enfants se lèvent, certains me remercient encore, d'un regard ou d'un geste de la main. Et s'en vont.
Je reste assis là.
Et mon petit voisin à coté de moi, seul.
"Je fais quoi ????
Je lui donne tout ????
mais si plus tard je rencontre d'autres enfants ???
mais si je n'en rencontre pas d'autres ????"
Je me décide.
Je plonge ma main dans mon sac, j'en retire les 25 derniers crayons et je lui donne.
Ses yeux sont devenus comme des billes, je crois bien que sa machoire s'est décrochée.
Et mes propres enfants ne m'ont jamais regardé comme cet enfant là m'a regardé.
Il a plongé sa main dans son cartable, en a sorti une petite boite.
Vous connaissez ces petites boites dans lesquelles on range ses pièces de monnaie en fonction de leurs tailles ?
Voilà, c'était ça, sa petite boite.
Il s'est levé, avec encore ce grand sourire qui lui barrait le visage.
Il s'est éloigné avec encore un petit geste de la main,
et dans la mienne il y avait la petite boite.
J'y ai rangé les quelques roubles que j'ai ramené de ce voyage.
C'était il y a 20 ans.
Parfois je fouille dans mon armoire
Je ressors la boite aux roubles.
E là, avec elle dans ma main, je pleure.